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Le sommeil des abeilles (Apis mellifera)

Par Claude Pfefferlé et Serge Imboden

Longtemps considérée comme un modèle d’activité ininterrompue, l’abeille domestique ne cesse pourtant pas de surprendre les chercheurs. Des études récentes ont révélé qu’elle dort, et que ce sommeil joue un rôle essentiel dans la régulation de sa mémoire, de sa physiologie et de la cohésion du groupe. Comprendre comment et pourquoi les abeilles dorment, c’est ouvrir une fenêtre sur la santé de la ruche — et sur l’équilibre même du vivant.

1. Du mythe de l’abeille infatigable à la découverte du sommeil

Depuis l’Antiquité, l’abeille incarne le symbole du travail sans relâche : organisée, disciplinée, infatigable. Les fables, les manuels scolaires et les discours sur la « société idéale » en ont fait l’image d’une population entièrement vouée à l’activité. Pourtant, cette vision héroïque s’est révélée inexacte.

Les progrès récents de l’éthologie et de la neurobiologie ont bouleversé ce mythe : l’abeille domestique (Apis mellifera) dort bel et bien (Kaiser, 1988 ; Klein & Busby, 2020 ; Carcaud et al., 2023). Ce sommeil n’est ni accidentel ni marginal, mais constitue un processus vital pour l’équilibre de la colonie. Il s’accompagne de critères comportementaux précis : posture immobile, relâchement des antennes, respiration ralentie, réactivité sensorielle diminuée (Eban-Rothschild & Bloch, 2008 ; Kaiser, 1988). Pendant longtemps, ces périodes de repos passaient inaperçues, car elles survenaient dans l’obscurité de la ruche, à des heures où l’observateur humain était absent.

Les premières preuves objectives ont été apportées dans les années 1980 par Walter Kaiser : grâce à des enregistrements électromyographiques, il a distingué différents niveaux d’activité musculaire, du simple repos au sommeil profond (Kaiser, 1988). Ces observations ont permis de définir le premier cadre scientifique du sommeil chez Apis mellifera. Elles montrent que, tout comme les vertébrés, les abeilles disposent d’un mécanisme de régulation interne : après une privation de sommeil, elles dorment plus longtemps pour compenser le déficit, phénomène appelé « rebond homéostatique » (Eban-Rothschild & Bloch, 2008).

Le sommeil ne se limite donc pas à une pause énergétique. Il soutient la mémoire, la coordination et la stabilité du groupe. Une abeille reposée navigue mieux, danse plus précisément et communique plus efficacement (Klein et al., 2010 ; Zwaka et al., 2015). À l’échelle de la colonie, ces différences individuelles se traduisent par une amélioration mesurable de la performance collective : orientation, butinage, thermorégulation (Yaniv et al., 2022 ; Stabentheiner et al., 2021).

Ce renversement de perspective a des implications profondes. Il rappelle que la ruche n’est pas une machine à produire, mais un organisme vivant soumis à des cycles physiologiques. Comprendre le sommeil des abeilles, c’est comprendre comment la nature équilibre l’activité et le repos, la veille et le silence. Dans un monde où les ruchers sont souvent exposés à la lumière artificielle, aux vibrations et aux interventions fréquentes, redécouvrir ce besoin fondamental revient à redonner aux abeilles leur droit au calme (Carcaud et al., 2023 ; Zwaka et al., 2015).

2. Signes comportementaux et physiologiques du sommeil

Si l’existence du sommeil chez Apis mellifera ne fait plus de doute, sa manifestation concrète reste fascinante. Les chercheurs distinguent plusieurs niveaux de repos, du simple relâchement musculaire à un sommeil profond comparable à celui des vertébrés (Kaiser, 1988 ; Eban-Rothschild & Bloch, 2008 ; Klein & Busby, 2020).

 

 

Une abeille endormie adopte une posture typique : tête inclinée, antennes pendantes, ailes abaissées, pattes avant faiblement agrippées au support. Les antennes, d’ordinaire en mouvement constant, deviennent immobiles – signe d’une vigilance sensorielle réduite et d’un ralentissement métabolique (Kaiser, 1988 ; Klein et al., 2010).  

Illustration 1: Abeille endormie (tête inclinée, antennes pendantes, ailes abaissées, pattes avant faiblement agrippées) Souce : généré par IA

Les mesures thermographiques révèlent une baisse d’un à deux degrés de la température thoracique durant le sommeil : une économie d’énergie collective analogue à celle observée chez les mammifères (Stabentheiner et al., 2021). Ces cycles veille-sommeil se répètent plusieurs fois par jour, synchronisés par l’alternance lumière-obscurité et par les signaux internes de la colonie (Yaniv et al., 2022).der Text  

Certaines ouvrières dorment à l’intérieur même des alvéoles : ce « sommeil cellulaire », découvert par Klein & Busby (2020), représente environ 15 % du temps passé dans la cire. Les alvéoles offrent un microclimat stable, propice à la récupération, et démontrent que la ruche n’est pas un espace d’activité continue, mais un organisme rythmé par le repos et le silence (Carcaud et al., 2023).

 

 

Illustration 2 : (A) Vue claire de l'extrémité postérieure de l'abdomen d'une ouvrière, au centre. Il s'agit de la vue typique d'une abeille adulte à l'intérieur d'une alvéole lorsque l'on retire les cadres d'une ruche ou, dans le cas présent, lorsque l'on regarde à travers la vitre d'une ruche d'observation (Würzburg, Allemagne, 2006). (B-D) Vues exceptionnellement claires d'abeilles dormant à l'intérieur de cellules construites sur les fenêtres d'une ruche d'observation  

Illustration 2: Visibilité des abeilles ouvrières au fond des alvéoles dans les ruches d'observation. Photos de Barrett Klein.

Le sommeil varie selon la caste et la fonction sociale. Les nourrices, jeunes ouvrières au service du couvain, dorment peu, mais souvent : leurs micro-siestes sont fragmentées sur l’ensemble des 24 heures, modulées par les phéromones larvaires qui stimulent leur éveil (Eban-Rothschild & Bloch, 2008 ; Traynor et al., 2014).

Les butineuses, plus âgées, présentent un sommeil nocturne consolidé ; sa profondeur augmente avec la fatigue et conditionne la précision de la danse frétillante du lendemain (Klein et al., 2010). Certaines butineuses, trop éloignées du nid au crépuscule, s’endorment à l’extérieur. Accrochées à une fleur ou une tige, elles abaissent leurs antennes et se figent complètement. Ce sommeil de substitution, bien que risqué, leur permet de récupérer avant le vol de retour. Ces observations rappellent la flexibilité comportementale d’Apis mellifera : même le repos s’adapte aux contraintes environnementales (Klein et al., 2014). 

 

 

La reine, dont l’activité est quasi continue, alterne des phases de repos métabolique brèves et peu circadiennes ; les phéromones royales qu’elle émet stabilisent les rythmes collectifs (Johnson et al., 2010 ; Cardoso-Junior et al., 2020). Des enregistrements comportementaux suggèrent que ces pauses, souvent de quelques secondes à quelques minutes, correspondent à de véritables phases de relâchement musculaire et de baisse métabolique – une forme de micro-sommeil fragmenté plutôt que d’endormissement consolidé.  

Illustration 3 : Si nécessaire, les butineuses dorment aussi dans les fleurs. générée par l'IA.

Quant aux faux-bourdons, de leur côté, dorment longuement en dehors de leurs vols nuptiaux, souvent regroupés dans les zones périphériques plus fraîches de la ruche. Leur repos dépend fortement de la température ambiante (Fahrenholz et al., 1989). Leur cycle veille-sommeil suit un rythme circadien bien marqué : la majorité des mâles s’activent simultanément en milieu d’après-midi pour les vols de reproduction, puis demeurent inactifs le reste du temps (Neubauer et al., 2023).

Enfin, en hiver, le sommeil devient collectif : les abeilles du centre de la grappe dorment par épisodes tandis que celles de la périphérie produisent la chaleur nécessaire à la survie (Oliver, 2016 ; Minaud et al., 2024). Ce ballet permanent entre repos et activité incarne la thermorégulation vivante du superorganisme.

Ainsi, le sommeil des abeilles n’est pas un simple état de torpeur, mais un mécanisme intégré de la physiologie et de la cohésion sociale : chaque individu se repose un peu pour que la ruche, elle, reste toujours éveillée à la vie. (Seeley, 2019).

3. Bases neuronales et fonctions cognitives du sommeil

Derrière l’immobilité apparente d’une abeille endormie se cache une activité cérébrale étonnamment ordonnée. Les avancées récentes en neurobiologie ont permis d’observer pour la première fois les signatures neuronales du sommeil chez Apis mellifera (Carcaud et al., 2023 ; Kaiser, 1988 ; Klein & Busby, 2020). Grâce à des microélectrodes et à l’imagerie calcique à deux photons, les chercheurs ont identifié des cycles d’activité cérébrale distincts, comparables à ceux observés lors du sommeil lent des vertébrés (Carcaud et al., 2023).

Le cerveau de l’abeille, bien que minuscule, possède des structures spécialisées : les lobes antennaires, dédiés au traitement des odeurs, et les corps pédonculés, véritables centres de la mémoire et de l’apprentissage (Giurfa, 2015). Pendant le sommeil, ces régions ne s’éteignent pas : elles se synchronisent. L’activité neuronale devient plus cohérente, la réponse sensorielle s’atténue, et le métabolisme se stabilise. Carcaud et al. (2023) ont montré qu’il est possible de distinguer les états de veille et de repos avec plus de 90 % de fiabilité en analysant la dynamique du lobe antennaire. Pendant le repos, les neurones communiquent de façon plus harmonieuse, comme si le cerveau « recalibrait » ses circuits après l’agitation de la journée.

Le neurotransmetteur GABA joue un rôle central dans ce processus. En réduisant l’excitabilité des circuits moteurs et sensoriels, il induit une inhibition douce du système nerveux, permettant aux réseaux de se rééquilibrer (Kaiser, 1988 ; Klein & Busby, 2020). Ce mécanisme, appelé homéostasie neuronale, est essentiel pour la stabilité du comportement et de la cognition. L’abeille ne dort pas pour s’arrêter, mais pour maintenir la justesse de ses connexions neuronales.

 

 

Les expériences de privation de sommeil confirment cette fonction : après plusieurs heures d’activité continue, les abeilles montrent une baisse de précision dans la danse frétillante et des erreurs de navigation (Klein et al., 2010). Une nuit de repos suffit à restaurer la performance. Le sommeil agit donc comme un outil de maintenance cognitive. Il consolide la mémoire, renforce les apprentissages olfactifs et améliore la coordination sociale (Eban-Rothschild & Bloch, 2008 ; Beyaert et al., 2012 ; Klein & Busby, 2020).  

Illustration 4 : abeille équipée d'un dispositif d'identification par radiofréquence (RFID). Selon Beyaert et al., 2012, générée par l’IA

L’étude de Zwaka et al. (2015) a même montré que le cerveau de l’abeille rejoue, pendant le sommeil, les expériences olfactives apprises la veille : les abeilles exposées à une odeur familière durant le repos s’en souvenaient mieux le lendemain. Ce phénomène de « réactivation mnésique » rappelle celui observé chez l’homme et d’autres animaux supérieurs (Zwaka et al., 2015 ; Yaniv et al., 2022). Ainsi, le sommeil apparaît comme un état actif et réparateur du cerveau, où se tissent les liens entre apprentissage, mémoire et stabilité comportementale.

4. Régulation sociale et mémoire collective du sommeil

Dans la ruche, le sommeil n’est jamais une affaire individuelle. Chaque abeille dort au cœur d’un environnement dense de signaux thermiques, vibratoires et chimiques qui influencent directement la qualité et la durée de son repos (Eban-Rothschild & Bloch, 2008 ; Klein & Busby, 2020). Les recherches menées par Eban-Rothschild et Bloch (2012) ont montré que les abeilles isolées dorment moins et de manière plus fragmentée que celles intégrées à une colonie. Il suffit parfois de les exposer à l’air de la ruche – saturé de phéromones – pour restaurer un rythme normal de sommeil. Le repos des abeilles est donc socialement synchronisé.

Les phéromones royales, diffusées en continu par la reine et transmises par contact entre ouvrières, exercent un effet apaisant sur l’ensemble du groupe (Pankiw, 2004). Elles stabilisent le comportement collectif et contribuent à une forme de cohérence sociale. À l’inverse, les phéromones larvaires stimulent les nourrices et réduisent temporairement leur sommeil, garantissant une attention constante au couvain (Traynor et al., 2014). Les phéromones ne se contentent pas de transmettre des informations comportementales : elles modulent aussi la physiologie. Certaines influencent l’expression de gènes liés au rythme circadien et à la plasticité neuronale, illustrant la profondeur du lien entre communication sociale et biologie du repos (Yaniv et al., 2022).

Outre les signaux chimiques, les abeilles échangent des informations par vibrations. Les battements d’ailes, les mouvements des pattes et la danse frétillante génèrent des ondes mécaniques qui se propagent dans la cire (Tautz, 2008). Ces vibrations structurent la vie de la ruche : elles coordonnent la thermorégulation, la distribution des tâches et même les phases d’éveil et de repos (Seeley, 2019 ; Stabentheiner et al., 2021). Dans une colonie calme, les vibrations sont faibles et régulières. Lorsqu’un danger survient – coup sur la ruche, intrusion, prédateur –, un signal vibratoire plus fort provoque un réveil collectif quasi instantané. Ce mécanisme garantit que la ruche reste toujours partiellement vigilante, même pendant la nuit. On parle alors d’une « veille partielle », où certaines voies sensorielles demeurent actives, notamment celles liées aux phéromones d’alarme (Kirchner, 1993).

Cette organisation rythmique illustre le caractère émergent de la cognition collective : les cycles veille-sommeil individuels s’entrelacent pour produire une cohérence à l’échelle du superorganisme (Seeley, 2019 ; Yaniv et al., 2022). Une colonie bien reposée communique plus efficacement, partage mieux les informations de butinage et conserve une mémoire spatiale plus stable (Klein & Busby, 2020 ; Zwaka et al., 2015).

Le sommeil devient ainsi un phénomène de groupe, comparable à une respiration commune. Pendant que certaines ouvrières dorment, d’autres assurent la garde, la ventilation ou le soin du couvain, maintenant une vigilance minimale (Eban-Rothschild & Bloch, 2008). L’alternance entre activité et silence n’est pas un hasard, mais une stratégie adaptative : elle permet à la ruche d’être toujours prête sans jamais s’épuiser.

Les perturbations d’origine humaine – lumière artificielle, vibrations mécaniques, bruit continu – désorganisent cette synchronisation (Zwaka et al., 2015 ; Yaniv et al., 2022). Les abeilles deviennent arythmiques, dorment moins, communiquent moins bien. À long terme, cette fragmentation du sommeil affaiblit la cohésion du groupe et diminue sa résilience. Préserver la nuit de la ruche, c’est donc aussi préserver la mémoire collective du vivant.

5. Sommeil hivernal et thermorégulation

Quand l’hiver s’installe et que les fleurs disparaissent, la colonie d’abeilles se replie : les individus cessent leurs activités extérieures et forment la grappe hivernale, une sphère vivante qui assure la survie du groupe (Seeley, 2019 ; Stabentheiner et al., 2021). Ce phénomène unique chez les insectes sociaux associe thermorégulation et repos (Oskin et al., 2022).

 

 

Au cœur de la grappe, les abeilles s’agglutinent si étroitement que leurs thorax constituent un réseau conducteur de chaleur. Celles du centre profitent d’une température stable, entre 25 et 30 °C, et dorment par épisodes entrecoupés de brèves phases d’activité (Oliver, 2016 ; Minaud et al., 2024). Les ouvrières de la périphérie, exposées au froid, contractent leurs muscles thoraciques pour produire la chaleur nécessaire, puis se déplacent vers le centre lorsqu’elles se fatiguent — un roulement continu qui équilibre veille et repos (Seeley & Visscher, 1985).  

Illustration 5 : Au cœur de la grappe, les abeilles dorment par épisodes entrecoupés de brèves phases d’activité. Générée par l’IA.

La grappe « respire » lentement : elle se contracte ou se dilate selon la température extérieure (Oskin & Ovsyannikov, 2019). Ce mouvement collectif maintient la ruche vivante même dans des conditions extrêmes (Stabentheiner et al., 2021). Les observations thermographiques montrent un cœur presque constant en température, tandis que la périphérie subit d’importantes variations. Les abeilles y dorment peu, par micro-pauses rapides (Mitchell, 2023). Le sommeil prend ici une dimension communautaire : aucune abeille n’hiberne vraiment, mais le superorganisme alterne des phases d’activité réduite et de repos collectif (Minaud et al., 2024 ; Seeley, 2019).

La reine reste au centre, nourrie par des ouvrières d’hiver. Sa ponte s’interrompt : signe d’un repos métabolique (Seeley, 2019). Les abeilles d’hiver, au métabolisme ralenti, vivent plusieurs mois grâce à une consommation maîtrisée des réserves de miel (DeGrandi-Hoffman et al., 2025). Tout dérangement — ouverture, vibration, choc — rompt cet équilibre : la reprise de la production de chaleur entraîne une perte d’énergie irréversible (Seeley & Visscher, 1985 ; Oliver, 2016).

Les colonies laissées tranquilles conservent mieux leurs réserves et survivent davantage (St. Clair et al., 2022). Une simple précaution — éviter les manipulations hivernales — suffit souvent à faire la différence. Ce sommeil collectif incarne l’intelligence thermique du vivant : sans coordination consciente, des milliers d’abeilles ajustent en permanence repos et activité pour maintenir la chaleur du nid. Chaque individu dort un peu pour que la colonie, elle, demeure éveillée à la vie.

6. Apiculture du repos : recommandations pratiques

Les connaissances récentes sur le sommeil des abeilles ne relèvent plus seulement de la recherche fondamentale : elles ouvrent la voie à une apiculture plus respectueuse des rythmes biologiques. Préserver le repos de la colonie, c’est améliorer sa santé, sa cohésion et sa productivité (Eban-Rothschild & Bloch, 2012 ; Klein & Busby, 2020). Une ruche bien reposée apprend mieux, résiste mieux et travaille plus efficacement le lendemain (Zwaka et al., 2015).

6.1 Observer sans troubler

Toute observation influence le comportement de la colonie. Les manipulations, les vibrations et la lumière artificielle interrompent le sommeil collectif et désorganisent les rythmes circadiens (Yaniv et al., 2022). Pour limiter cet impact, il est recommandé d’observer les ruches uniquement si nécessaire, en conditions calmes et sans chocs. Les couvre-cadres transparents facilitent l’observation sans ouvrir la ruche. Lorsqu’une intervention est nécessaire, mieux vaut remplacer la fumée par un léger brouillard d’eau tiède, qui apaise sans altérer les signaux chimiques internes.

6.2 Réduire les stress lumineux et vibratoires

Les études de Kim et al. (2024) et Tackenberg et al. (2020) montrent que la lumière réduit la durée et la profondeur du sommeil, tandis que les vibrations chroniques induisent un état de vigilance permanente. Placer les ruches à distance des lampadaires, routes ou machines agricoles devient donc un geste sanitaire à part entière. Les supports en bois ou caoutchouc amortissent les vibrations mieux que le métal. Autour du rucher, des haies ou talus végétalisés contribuent à filtrer la lumière et à stabiliser le microclimat nocturne.

6.3 Limiter les stress chimiques

Les pesticides et traitements répétés affectent la physiologie du sommeil (Tackenberg et al., 2020 ; Klein & Busby, 2020). Les néonicotinoïdes perturbent les circuits neuronaux impliqués dans la veille et la mémoire ; même à faibles doses, ils désynchronisent l’horloge interne et réduisent la cohésion comportementale (Chakrabarti et al., 2015). Choisir des emplacements éloignés des cultures traitées, utiliser des traitements doux et limiter les interventions inutiles permet de préserver les cycles naturels de repos et d’éveil.

6.4 Relier repos et immunité

Un sommeil régulier renforce la résistance immunitaire (Evans & Spivak, 2010 ; Klein & Busby, 2020). Les colonies privées de repos présentent des charges virales plus élevées et une vulnérabilité accrue au Varroa destructor (DeGrandi-Hoffman et al., 2025). À l’inverse, les ruchers calmes développent une meilleure immunité sociale : les abeilles y maintiennent des comportements sanitaires plus efficaces (nettoyage, élimination des larves infectées) et une thermorégulation plus stable (Stabentheiner et al., 2021).

6.5 Promouvoir une éthique du calme

L’apiculture du repos repose avant tout sur une attitude : intervenir moins, observer plus (Seeley, 2019). Respecter le calme nocturne et les pauses naturelles de la ruche, c’est redonner aux abeilles le temps d’exprimer leurs mécanismes d’autorégulation (Eban-Rothschild & Bloch, 2008). Une colonie laissée tranquille dort mieux, communique mieux et survit mieux. Ce respect des rythmes internes constitue l’un des meilleurs indicateurs de durabilité apicole (Seeley, 2019).

7. Conclusion

Le sommeil des abeilles, longtemps ignoré, apparaît aujourd’hui comme un pilier de leur biologie sociale. Ce phénomène, à la fois neuronal, physiologique et collectif, relie les niveaux d’organisation du vivant : le corps individuel, le cerveau, la colonie et l’écosystème.
Les avancées récentes ont montré que le sommeil soutient non seulement la mémoire et la coordination, mais aussi la santé et la résilience du groupe. Une colonie reposée apprend mieux, communique plus précisément et résiste davantage aux perturbations extérieures.

À l’inverse, la lumière artificielle, les vibrations et les pesticides désorganisent les rythmes circadiens, fragmentent les phases de repos et fragilisent la cohésion du superorganisme. Le manque de sommeil ne se traduit pas par une fatigue visible, mais par une perte progressive d’efficacité : danses moins précises, navigation erratique, soins au couvain altérés. Ces effets cumulatifs affaiblissent silencieusement la colonie, parfois plus sûrement qu’une carence alimentaire.

L’apiculture moderne a beaucoup appris sur la nutrition, la santé et la sélection, mais peu sur le repos. Or, la stabilité d’un rucher ne dépend pas seulement des ressources disponibles, mais aussi du respect des rythmes internes. Observer la ruche endormie, c’est percevoir la respiration d’un organisme collectif. Une apiculture durable devrait désormais intégrer cette dimension invisible : protéger la nuit, réduire les stimuli inutiles, favoriser le calme et l’isolation naturelle.

Dans un monde saturé de lumière et de bruit, les abeilles nous rappellent une évidence écologique : l’efficacité du vivant repose sur l’alternance entre activité et silence.
Leur sommeil n’est pas une faiblesse, mais une forme de sagesse. Respecter ce temps de repos, c’est renouer avec le rythme fondamental du vivant — celui qui unit la performance, la mémoire et la paix du monde naturel.

Voir aussi:

 

Bibliographie

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Auteur
Claude Pfefferlé & Serge Imboden, ApiSion
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