La colonie face au varroa : résistance, résilience et limites de la sélection
La résistance des abeilles au varroa ne se résume ni à un seul trait, ni à un sigle comme VSH ou MNR. Cet article propose un état des lieux clair et nuancé des mécanismes aujourd’hui discutés, en montrant pourquoi ce qui compte vraiment, au rucher, est la capacité d’une colonie à freiner durablement la croissance du parasite et à mieux traverser la saison.
0. Introduction : une question qui ne se réduit pas à un sigle
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Objectif |
Tout apiculteur qui s’intéresse à la sélection finit par croiser des termes comme VSH, MNR ou DMR. Ces sigles circulent dans les revues, dans les programmes de sélection et jusque dans les conversations de rucher. Ils donnent parfois l’impression qu’il existerait des abeilles fondamentalement différentes des autres, capables de « résister » à l’acarien varroa grâce à un mécanisme précis, mesurable et transmissible. La réalité est à la fois plus nuancée et plus intéressante.
Ce que la littérature scientifique récente a progressivement montré, c’est qu’aucun trait isolé ne suffit à expliquer pourquoi certaines colonies contiennent mieux la progression du parasite que d’autres. Ce qui compte, au fond, c’est une dynamique : la capacité d’une colonie à freiner durablement la croissance de la population de varroas au fil de la saison et à aborder l’hivernage dans un état encore viable. Les mécanismes qui y contribuent sont multiples, partiellement liés entre eux, et aucun d’eux ne constitue, à lui seul, une solution.
Cet article propose un état des connaissances sur cette question, à l’intention des apicultrices et apiculteurs qui souhaitent comprendre de quoi il retourne réellement, sans simplification abusive mais sans jargon inutile. Il s’appuie sur plusieurs travaux de référence récents (Guichard et al., 2020 ; Mondet et al., 2020 ; Sprau et al., 2024 ; Scaramella et al., 2023 ; von Virag et al., 2022) et distingue, autant que possible, ce qui est solidement étayé, ce qui reste discuté et ce qui relève encore davantage d’une piste prometteuse que d’une démonstration aboutie.
1. Résistance, tolérance, résilience : trois mots pour des réalités différentes
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Objectif |
Avant d’entrer dans les mécanismes, il faut clarifier les mots. Dans la presse apicole comme dans les discussions de terrain, les termes résistance, tolérance et résilience sont souvent employés comme s’ils désignaient la même chose. Ce n’est pas le cas, et cette confusion a des conséquences pratiques réelles.
La résistance désigne les mécanismes par lesquels une colonie réduit activement la charge parasitaire ou freine la reproduction du varroa. Une colonie résistante n’est donc pas une colonie qui subit simplement mieux l’infestation : elle agit, directement ou indirectement, sur le succès du parasite.
La tolérance décrit autre chose. Une colonie tolérante peut supporter une charge parasitaire relativement élevée sans s’effondrer immédiatement. Elle ne contrôle pas nécessairement bien le parasite, mais elle amortit mieux les dommages, par exemple grâce à une meilleure gestion de la pression virale ou à d’autres mécanismes compensatoires encore imparfaitement compris. Une colonie qui « tient » malgré un niveau d’infestation élevé n’est donc pas forcément une bonne source génétique pour la sélection si cette survie repose sur la tolérance plutôt que sur une limitation réelle de la progression du parasite (Guichard et al., 2020 ; Mondet et al., 2020).
La résilience, enfin, est un terme plus large. On peut l’entendre ici comme la capacité d’une colonie à encaisser une pression parasitaire, à en limiter les effets fonctionnels — sur la démographie, la production, la vitalité et la survie hivernale — puis à retrouver un fonctionnement viable à l’échelle de la saison. Le terme est utile, justement, parce qu’il attire l’attention sur le résultat final plutôt que sur un mécanisme particulier.
Pourquoi cette distinction importe-t-elle au rucher ? Parce qu’une colonie qui survit n’est pas nécessairement une colonie qui contrôle bien le parasite. Si l’on sélectionne uniquement sur la survie d’une année à l’autre, on risque de retenir indistinctement des colonies réellement résistantes et des colonies surtout tolérantes, alors que ces deux profils n’ont pas les mêmes implications à long terme pour le rucher et pour les ruchers voisins. Les travaux récents insistent précisément sur ce point : survivre ne suffit pas à dire comment une colonie tient face au parasite (Guichard et al., 2020 ; Mondet et al., 2020).
Un dernier mot sur le terme immunité. Il circule parfois dans les discussions apicoles par analogie avec les mammifères. Il vaut mieux l’éviter ici : les mécanismes de défense contre Varroa destructor chez Apis mellifera ne relèvent pas d’une immunité adaptative au sens strict. Parler de résistance comportementale, de mécanismes de défense de la colonie, ou nommer directement les traits concernés est plus rigoureux et moins trompeur.
2. Les mécanismes en discussion : comportements, résultats, traits du couvain
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Objectif |
La littérature distingue aujourd’hui plusieurs niveaux d’action qu’il est important de ne pas confondre : certains termes décrivent un comportement des ouvrières, d’autres un résultat observé sur la reproduction de l’acarien varroa, d’autres encore des caractéristiques du couvain. C’est précisément parce que ces niveaux ont souvent été mélangés que la discussion paraît parfois confuse (Guichard et al., 2020 ; Sprau et al., 2024).
2.1 Le VSH : un comportement, pas un résultat
Le VSH (Varroa Sensitive Hygiene) désigne un comportement hygiénique ciblé : des ouvrières détectent du couvain operculé infesté, désoperculent la cellule puis éliminent la nymphe ou l’acarien. Ce comportement agit directement là où le parasite se reproduit, ce qui explique son intérêt dans la recherche et dans les programmes de sélection (Panziera et al., 2017 ; Guichard et al., 2020).
Mais le VSH reste un comportement, pas une garantie de résistance à lui seul. Une colonie qui obtient un bon score VSH dans un test n’a pas automatiquement une dynamique d’infestation faible au cours de la saison. Le comportement peut être présent sans que son effet soit suffisant, ou sans qu’il s’exprime avec la même intensité dans les conditions réelles du rucher. Il ne faut donc pas confondre un score VSH et le résultat final sur la progression du parasite.
2.2 MNR et DMR : mesurer ce qu’on observe, sans préjuger de la cause
Le MNR (Mite Non-Reproduction) et le DMR (Decreased Mite Reproduction) décrivent quant à eux un résultat observé : une proportion élevée d’acariens qui ne produisent pas de descendance normale dans les cellules examinées. Ces termes sont utiles précisément parce qu’ils décrivent le phénomène sans imposer une cause unique.
Un taux élevé de MNR peut refléter l’effet d’un comportement de type VSH, de traits propres au couvain, de facteurs liés à l’acarien lui-même, ou d’une combinaison de ces éléments. C’est là une distinction essentielle : le VSH nomme un comportement, alors que le MNR nomme ce qu’on observe dans les cellules après coup. Les deux peuvent être liés, mais ils ne sont ni synonymes ni systématiquement corrélés (Eynard et al., 2020 ; Sprau et al., 2024).
Le DMR a été proposé pour affiner encore la terminologie. Il remplace ou précise l’ancien terme SMR (Suppressed Mite Reproduction), jugé trop suggestif sur le plan mécanistique, car le mot « suppression » laissait entendre qu’un processus actif unique était nécessairement en cause. Le DMR permet de parler plus neutralement d’une baisse de la reproduction du parasite, quelle qu’en soit l’origine (von Virag et al., 2022).
2.3 SMR, MNR, DMR : pourquoi les noms ont changé
Le terme SMR a longtemps servi à désigner une réduction du succès reproducteur du varroa. Il a progressivement été remplacé par MNR et DMR pour deux raisons. D’abord, parce que le mot « suppression » suggérait un mécanisme précis là où plusieurs causes peuvent produire le même résultat. Ensuite, parce que les termes plus récents distinguent mieux ce qu’on mesure — un phénotype observé — de ce qui le provoque.
Pour l’apiculteur qui lit des études plus anciennes ou des documents de sélection, cela implique une vigilance simple : quand le terme SMR apparaît, il faut vérifier ce que les auteurs entendent réellement par là. Selon les époques et les contextes, il n’a pas toujours recouvert exactement la même réalité.
2.4 Le recapping : un comportement associé, mais d’interprétation délicate
Le recapping désigne l’ouverture d’une cellule operculée par les ouvrières, suivie de sa refermeture, sans élimination systématique de la nymphe. Ce comportement est régulièrement observé dans des populations ou lignées considérées comme plus résistantes, et plusieurs travaux montrent qu’il possède une héritabilité mesurable (Gabel et al., 2023).
Son interprétation reste toutefois plus délicate que celle du VSH. Selon les études, le recapping peut être associé à une meilleure résistance, mais il peut aussi refléter une réponse à une pression parasitaire plus élevée. Autrement dit, sa fréquence peut parfois signaler une vigilance utile, parfois une forte infestation. Le lien avec une réduction effective de la reproduction du varroa est documenté dans certaines études (Morin & Giovenazzo, 2023), mais son poids propre, indépendamment des autres mécanismes, reste difficile à isoler. À ce stade, il semble donc raisonnable de le considérer comme un indicateur complémentaire, mais pas comme un critère principal de sélection à lui seul.
2.5 Les traits du couvain : un niveau souvent sous-estimé
L’un des apports majeurs des travaux récents est de montrer que la résistance ne se joue pas uniquement dans les comportements des abeilles adultes. Des caractéristiques du couvain lui-même — durée de la phase operculée, composition chimique, signaux olfactifs ou autres propriétés physiologiques — peuvent influencer le succès reproducteur du varroa.
Scaramella et al. (2023) ont montré, à partir de populations naturellement survivantes en Scandinavie et en France, que certains traits du couvain peuvent contribuer à réduire la réussite reproductive du varroa, au-delà de ce qui serait expliqué par les seuls comportements des abeilles adultes. Cette observation change profondément la lecture du problème : elle oblige à considérer que le MNR ou le DMR peuvent émerger par plusieurs voies biologiques distinctes, et pas seulement comme un sous-produit du VSH.
Pour l’apiculteur, cela signifie qu’une évaluation de la résistance fondée uniquement sur les comportements visibles des ouvrières risque de manquer une partie importante de l’image.
3. Des mécanismes liés, mais aucun trait miracle
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Objectif |
Le point central de la littérature récente peut se résumer ainsi : les mécanismes qui contribuent à la résistance au varroa sont partiellement liés, mais aucun d’eux ne suffit, à lui seul, à expliquer le comportement d’une colonie face au parasite.
Plusieurs travaux montrent que le VSH et le MNR ne sont ni synonymes ni systématiquement corrélés. Une colonie peut exprimer un comportement hygiénique marqué sans présenter automatiquement un niveau élevé de non-reproduction du varroa — et l’inverse est également possible (Eynard et al., 2020 ; Sprau et al., 2024). Cela ne signifie pas que le VSH soit sans effet. Dans certaines lignées, il contribue clairement à limiter la réussite reproductive du parasite. Mais la relation n’est ni générale ni suffisante à elle seule.
Les travaux sur les traits du couvain ajoutent une dimension supplémentaire : la réduction du succès reproducteur du varroa peut venir d’un niveau que le VSH ne couvre pas. Et le recapping, bien qu’héritable et associé à la résistance dans certaines études, présente des résultats variables selon les populations et les contextes d’évaluation (Gabel et al., 2023 ; Guichard et al., 2020).
La conclusion qui s’impose est donc simple : la résistance observée dans les colonies les plus performantes semble émerger d’une combinaison de mécanismes — comportementaux, liés au couvain, relevant de l’interaction entre l’hôte et le parasite — plutôt que d’un trait dominant. C’est précisément pour cette raison que les approches actuelles les plus rigoureuses s’éloignent des explications mono-trait et accordent plus d’importance aux combinaisons d’indicateurs et aux résultats réels à l’échelle de la colonie (Guichard et al., 2020 ; Sprau et al., 2024).
Pour l’apiculteur ou l’apicultrice qui évalue ses colonies, cela a une implication directe : une colonie présentant un bon score sur un seul trait n’est pas nécessairement une colonie résistante. Ce qu’il faut regarder, c’est la dynamique d’ensemble.
4. Ce qui compte vraiment : freiner la croissance du varroa à l’échelle de la colonie
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Objectif |
Au niveau du rucher, le critère le plus pertinent n’est pas la présence isolée d’un trait comportemental, mais la capacité d’une colonie à ralentir durablement la croissance de la population de varroas au fil de la saison. C’est ce point qui relie le mieux les mécanismes décrits plus haut à un résultat biologiquement et apicolement pertinent : moins de multiplication du parasite, moins de pression virale — notamment moins de DWV — et davantage de chances d’arriver à l’hivernage avec une colonie encore fonctionnelle.
Les populations naturellement survivantes décrites en Europe vont dans ce sens. En Norvège, des colonies suivies sans traitement pendant plus de 17 ans ont montré qu’une survie durable peut s’installer sous sélection naturelle, avec comme facteur clé une réussite reproductive réduite du varroa (Oddie et al., 2017). En Suède, les colonies survivantes étudiées à Gotland présentaient elles aussi des caractéristiques compatibles avec une relation hôte-parasite plus équilibrée, notamment une réduction du succès reproducteur de l’acarien (Locke & Fries, 2011). Ces exemples ne constituent pas des recettes directement transposables, mais ils montrent qu’une autre dynamique est biologiquement possible.
Des travaux de sélection expérimentale confirment l’intérêt de ce critère à l’échelle de la colonie. De La Mora et al. (2024) ont sélectionné des lignées divergentes sur la croissance de la population de varroas pendant trois générations. Dans leurs conditions expérimentales, les lignées sélectionnées pour une faible croissance du parasite ont montré des niveaux d’infestation d’environ 90 % inférieurs à ceux des lignées opposées, accompagnés de niveaux de DWV réduits et d’une meilleure survie hivernale. Ce résultat est important parce qu’il montre qu’un critère mesuré à l’échelle de la colonie intègre plusieurs mécanismes partiels plus efficacement qu’un marqueur comportemental unique.
Cette perspective aide aussi à éviter une confusion fréquente : confondre survie et bonne maîtrise du parasite. Une colonie peut tenir un certain temps malgré une pression parasitaire forte — par tolérance, par équilibre transitoire, ou simplement parce que les conditions ont été momentanément favorables. Cela ne suffit pas à en faire un bon modèle de sélection. Dans une perspective apicole rigoureuse, le point décisif n’est donc pas seulement qu’une colonie survive, mais qu’elle le fasse en contenant la progression du varroa à un niveau plus bas et plus durable.
Pour l’apiculteur qui suit ses colonies, cela oriente l’attention vers des critères concrets : l’évolution du niveau d’infestation au cours de la saison, les différences entre colonies d’un même rucher, et la capacité à passer l’hiver sans intervention de sauvetage tardive. Ces données ne remplacent pas les tests comportementaux, mais elles donnent une image plus directe de ce qui se passe réellement.
5. Que peut réellement la sélection — et où sont ses limites ?
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Objectif |
La sélection pour améliorer la résistance au varroa est une voie sérieuse. Mais elle doit être présentée avec une prudence proportionnée aux données disponibles — et ces données sont à la fois encourageantes et nuancées.
5.1 Des progrès réels, mais lents
Plusieurs décennies de programmes de sélection ont permis des avancées réelles dans la compréhension des mécanismes et dans l’identification de lignées plus performantes. Les études sur les populations survivantes nordiques, les travaux de sélection divergente et les analyses génomiques en cours montrent que la résistance est un caractère héritable et sélectionnable (Guichard et al., 2020 ; Mondet et al., 2020).
Mais ces mêmes synthèses convergent aussi sur un point : malgré ces progrès, il n’a pas été possible de « résoudre » globalement le problème du varroa par les seuls traits de résistance. Cela ne signifie pas que la sélection échoue, mais qu’elle progresse dans un cadre biologique complexe, fortement dépendant du contexte, et que ses effets s’inscrivent dans le temps long plutôt que dans l’horizon de la prochaine saison.
5.2 Le premier obstacle : la difficulté de mesure
Les traits les plus discutés — notamment le VSH et le MNR — sont coûteux à mesurer. Ils demandent des protocoles lourds, des observations minutieuses et des conditions d’évaluation standardisées. Une étude récente sur la sélection séparée du MNR et du VSH a mis en évidence une forte variance dans les générations suivantes ainsi qu’un investissement en temps élevé pour l’évaluation, ce qui limite la mise en œuvre à grande échelle dans des programmes pratiques (Sprau et al., 2024).
Concrètement, cela signifie que ces marqueurs restent difficiles à utiliser pour un sélectionneur individuel ou pour une petite structure, et que leur intérêt dépend fortement des moyens disponibles pour les mesurer correctement.
5.3 Le deuxième obstacle : la répétabilité biologique
Les indicateurs fondés sur la reproduction du varroa présentent aussi des limites de répétabilité. Les résultats ne deviennent pas automatiquement plus robustes simplement parce qu’on augmente le nombre de cellules examinées ou que l’on change de type de couvain. L’évaluation du DMR montre ainsi des variabilités qui ne relèvent pas seulement de l’erreur de mesure, mais de la biologie elle-même : la reproduction du varroa dépend aussi de facteurs environnementaux, saisonniers et de la composition de la population d’acariens dans la colonie (von Virag et al., 2022).
Autrement dit, un bon score obtenu à un moment donné ne suffit pas à définir une colonie comme durablement résistante.
5.4 L’approche multi-traits : promesse et réalité
Combiner plusieurs critères — VSH, MNR, recapping, traits du couvain, dynamique d’infestation — est conceptuellement plus solide que de se concentrer sur un seul marqueur. Mais cette approche a ses limites pratiques : elle multiplie le temps d’évaluation, suppose des protocoles cohérents entre évaluateurs, et exige une infrastructure de sélection qui n’est pas accessible à tous.
Les travaux de Sprau et al. (2024) illustrent bien cette tension : même dans un cadre de recherche doté de ressources, la sélection sur le MNR et le VSH séparément a produit des résultats variables et a demandé un investissement considérable. Cela n’invalide pas l’approche multi-traits, mais interdit de la présenter comme une solution simple et immédiatement disponible pour n’importe quel programme d’élevage.
La sélection sur la croissance de la population de varroas, telle qu’explorée par De La Mora et al. (2024), offre ici une piste particulièrement intéressante : plutôt que de mesurer des comportements complexes, elle s’attache au résultat d’ensemble, qui intègre l’effet de plusieurs mécanismes. Les résultats sont encourageants, mais ils demandent encore à être confirmés à plus grande échelle et dans des contextes variés.
5.5 La sélection ne se joue pas dans le vide
En zone à forte densité apicole, l’environnement peut ralentir ou brouiller le progrès de sélection par deux voies : l’accouplement ouvert avec des mâles issus de colonies non sélectionnées, et la réinfestation par des varroas provenant des ruchers voisins. Cela ne rend pas la sélection impossible, mais cela la rend plus difficile à interpréter et renforce l’intérêt des stations de fécondation, des réseaux de sélection et d’une conduite sanitaire coordonnée à l’échelle locale.
5.6 Ce que la sélection peut raisonnablement promettre
La ligne la plus défendable aujourd’hui est la suivante : la sélection est un levier réel, mais ses effets s’inscrivent dans le temps long. Elle peut progressivement améliorer la robustesse moyenne des colonies d’un rucher ou d’un programme, réduire la dépendance aux traitements et contribuer à des populations mieux adaptées à la pression parasitaire de leur environnement. En revanche, elle ne constitue pas, à court terme, un substitut à une conduite sanitaire rigoureuse.
Présenter la sélection comme la promesse d’abeilles qui n’auraient plus besoin de traitement reviendrait à promettre davantage que ce que la littérature permet aujourd’hui d’affirmer. Ce serait aussi potentiellement dangereux : des colonies insuffisamment traitées pendant une phase de transition peuvent s’effondrer et devenir des foyers de réinfestation pour les ruchers voisins.
6. Implications pratiques : ce que tout cela change au rucher
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Objectif |
Après les concepts et les résultats de recherche, il faut revenir au rucher. Que change réellement cette discussion pour l’apiculteur ?
Évaluer la dynamique, pas un seul trait. Si vous souhaitez identifier les colonies les plus intéressantes, le suivi de l’évolution du niveau d’infestation au cours de la saison est souvent plus informatif qu’un test ponctuel sur un seul comportement. Des colonies qui maintiennent un niveau d’infestation plus faible en fin d’été que d’autres colonies comparables du même rucher sont des candidates intéressantes, quelle que soit la combinaison de mécanismes qui y contribue.
La sélection collective est plus robuste que la sélection isolée. Le choix de l’environnement compte aussi.Un apiculteur qui souhaite sélectionner ses colonies ne travaille pas dans le vide. En zone à forte densité apicole, avec accouplement ouvert, réinfestation fréquente ou pratiques sanitaires très hétérogènes d’un rucher à l’autre, il devient plus difficile d’interpréter correctement les résultats. Pour une sélection plus lisible, il est donc préférable de travailler dans un environnement aussi cohérent que possible, idéalement au sein d’un réseau local coordonné.
La survie seule ne suffit pas. Une colonie qui survit à l’hiver ne l’a pas nécessairement fait parce qu’elle résiste bien au varroa. Le niveau d’infestation avant et après l’hivernage, la pression virale visible et la vigueur de la colonie au printemps apportent des informations complémentaires essentielles.
Méfiez-vous des promesses sans données. Une lignée présentée comme « résistante » devrait idéalement être documentée par des suivis répétés, sur plusieurs saisons et dans des conditions comparables aux vôtres. Un bon score sur un test isolé ne suffit pas à établir une résistance durable en conditions de terrain.
La sélection collective est plus robuste que la sélection isolée. Les programmes qui combinent plusieurs ruchers, plusieurs évaluateurs et plusieurs années donnent généralement des résultats plus solides que les démarches purement individuelles. Pour un apiculteur, s’inscrire dans un réseau d’évaluation ou de sélection augmente la qualité des observations et réduit le risque d’interpréter à tort un cas particulier comme une preuve générale.
La conduite sanitaire reste indispensable pendant la transition. Même dans une démarche orientée vers la sélection pour la résistance, le suivi des niveaux d’infestation et les traitements nécessaires restent indispensables à court terme. Réduire les traitements trop tôt, avant qu’une résistance documentée n’apparaisse réellement dans le rucher, expose non seulement ses propres colonies, mais aussi les ruchers voisins.
6. Conclusion : entre résistance, résilience et conduite apicole
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Objectif |
La discussion sur la résistance au varroa ne se résume plus à l’opposition de deux sigles ni à la recherche d’un trait unique. Les travaux récents convergent vers une lecture plus exigeante, mais aussi plus utile : le VSH décrit un comportement des ouvrières, le MNR et le DMR décrivent un résultat observé sur la reproduction de l’acarien, et ces éléments peuvent se recouper sans être équivalents ni systématiquement corrélés (Guichard et al., 2020 ; Sprau et al., 2024 ; von Virag et al., 2022).
L’un des acquis les plus importants de ces dernières années est d’avoir déplacé la focale du trait isolé vers la colonie comme unité fonctionnelle. Ce qui compte au fond, c’est la capacité d’une colonie à freiner durablement la croissance de la population de varroas et à maintenir une viabilité suffisante au fil de la saison et de l’hivernage. Cette perspective est encore renforcée par les travaux montrant que certains effets sur la reproduction du parasite peuvent venir du couvain lui-même, sans être entièrement expliqués par les comportements des abeilles adultes (Scaramella et al., 2023).
Aucun trait miracle n’existe aujourd’hui. Le recapping, le VSH, le MNR ou le DMR sont des éléments utiles pour la recherche, pour les programmes de sélection et pour l’évaluation comparative des colonies. Mais aucun ne permet, à lui seul, d’expliquer ou de garantir une résistance durable au rucher. La résistance observée dans les colonies les plus performantes semble émerger d’une combinaison de mécanismes partiels, variables selon les lignées, les populations et les contextes (Guichard et al., 2020 ; Sprau et al., 2024 ; Scaramella et al., 2023).
La sélection reste donc une voie crédible et nécessaire, mais elle doit être présentée avec mesure. Les études disponibles montrent à la fois son intérêt et ses limites : mesures coûteuses, forte variabilité, répétabilité parfois faible, et difficulté persistante à relier un test ponctuel à la survie réelle au rucher. La ligne la plus défendable est de considérer la sélection comme un levier à long terme, à articuler avec une conduite apicole rigoureuse, plutôt que comme une promesse de solution simple ou immédiate.
Face à Varroa destructor, l’enjeu n’est pas de trouver une abeille « immunisée », mais de mieux comprendre comment certaines colonies contiennent davantage le parasite, amortissent mieux ses effets et traversent plus durablement la saison. C’est dans cet espace — entre résistance comportementale, traits du couvain, tolérance partielle et résilience de la colonie — que se situe aujourd’hui la discussion la plus utile, à la fois pour la science et pour l’apiculture.
Voir aussi :
- La Résistance à Varroa
- Les abeilles «résistantes» à Varroa destructor
- Aide-mémoire : 4.7 Évaluation et sélection de colonies
- Développement et dynamique des abeilles et du varroa au cours de l'année
- Ce que les colonies sauvages nous enseignent
Bibliographie
De La Mora, A., Goodwin, P. H., Emsen, B., Kelly, P. G., Petukhova, T., & Guzman-Novoa, E. (2024). Selection of honey bee (Apis mellifera) genotypes for three generations of low and high population growth of the mite Varroa destructor. Animals, 14(23), Article 3537. https://doi.org/10.3390/ani14233537
Eynard, S. E., Sann, C., Basso, B., Guirao, A.-L., Le Conte, Y., Servin, B., Tison, L., Vignal, A., & Mondet, F. (2020). Descriptive analysis of the Varroa non-reproduction trait in honey bee colonies and association with other traits related to Varroa resistance. Insects, 11(8), Article 492. https://doi.org/10.3390/insects11080492
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Guichard, M., Dietemann, V., Neuditschko, M., & Dainat, B. (2020). Advances and perspectives in selecting resistance traits against the parasitic mite Varroa destructor in honey bees. Genetics Selection Evolution, 52(1), Article 71. https://doi.org/10.1186/s12711-020-00591-1
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Mondet, F., Beaurepaire, A., McAfee, A., Locke, B., Alaux, C., Blanchard, S., Danka, R. G., & Le Conte, Y. (2020). Honey bee survival mechanisms against the parasite Varroa destructor: A systematic review of phenotypic and genomic research efforts. International Journal for Parasitology, 50(6–7), 433–447. https://doi.org/10.1016/j.ijpara.2020.03.005
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Sprau, L., Gessler, B., Liebsch, M., Traynor, K., Rosenkranz, P., & Hasselmann, M. (2024). The selection traits of mite non-reproduction (MNR) and Varroa sensitive hygiene (VSH) show high variance in subsequent generations and require intensive time investment to evaluate. Apidologie, 55, Article 68. https://doi.org/10.1007/s13592-024-01110-7
von Virag, A., Guichard, M., Neuditschko, M., Dietemann, V., & Dainat, B. (2022). Decreased mite reproduction to select Varroa destructor (Acari: Varroidae) resistant honey bees (Hymenoptera: Apidae): Limitations and potential methodological improvements. Journal of Economic Entomology, 115(3), 695–705. https://doi.org/10.1093/jee/toac022


