Des abeilles et des hommes
(par Jean-Michel Normand)
Est-ce parce qu’elle donne le miel et la cire ? Ou parce que son organisation sophistiquée fait étrangement écho aux sociétés humaines ? A moins que ce ne soit à cause d’un caractère à la fois farouche et discipliné qui rend sa domestication incertaine, ou de sa manière de se poser au confluent du végétal et de l’animal. Protéiforme et teintée de mystère, la fascination qu’exerce l’abeille perdure depuis des millénaires, mais elle a connu des intermittences.
1. Du Néolithique à nos jours, cet insecte a accompagné et parfois inspiré l'histoire de l'humanité par son mode de vie et ses dons si particuliers.
| La plus ancienne trace de la longue communauté de chemin entre l'abeille et les humains est une peinture rupestre vieille de cinq mille ans, découverte il y a tout juste un siècle près de Valence, en Espagne. En équilibre précaire au sommet d'une corde, une silhouette gracile – peut-être celle d'une femme – entourée d'un nuage d'abeilles, tient un panier. De l'autre main, elle plonge dans une petite cavité, au milieu de la colonie. Les cueilleurs de miel du début du Néolithique devaient faire preuve d'un grand courage. |
« Lune de miel »
L'Égypte des pharaons invente des ruches en poteries d'argile ou en terre cuite, empilées horizontalement. Dans le bas Nil, l'abeille, qui serait née des larmes du dieu solaire Rê tombées sur la terre, est un symbole royal. Son miel constitue une boisson que les jeunes époux doivent consommer pendant trente jours (d'où le fameux « lune de miel »), et il fait partie de la pharmacopée ainsi que des rituels d'embaumement.
Les Grecs cherchent à percer les secrets de la société très ordonnée des abeilles, dont la demeure est toujours d'une parfaite propreté et que l'on ne voit jamais s'accoupler. Aristote les élève au rang d'êtres « divins » et confirme qu'elles se répartissent en trois castes : les ouvrières, les faux-bourdons (les mâles) et un roi. Pour lui, il ne saurait être question que la ruche soit gouvernée par une reine ! À la tête de la colonie ne peut régner qu'un roi, car cette abeille plus grande, constamment entourée d'un cortège d'ouvrières, dispose d'un aiguillon.
Car, argumente le philosophe grec, « la nature ne donne aucune arme de combat à une créature femelle ». Comment expliquer, alors, que ce roi pond des milliers d'œufs ? Réduit aux conjectures, Aristote finit par se demander si le souverain ne serait pas hermaphrodite. Sans faire réellement avancer l'entomologie, ses travaux contribuent à consolider la mystique de l'abeille – un animal lié à une vision du monde.
Trois siècles plus tard, Pline l'Ancien s'émerveille de ces insectes, « les seuls qui aient été faits pour l'homme ». « Les abeilles, écrit-il dans son Histoire naturelle, recueillent le miel, suc très doux, très léger et très salutaire ; elles produisent la cire, qui a mille usages dans la vie, s'acquittent de travaux, ont une société politique (…) des chefs communs, et, ce qui est plus admirable encore, une morale. »
Au Moyen Âge, une ruche est avant tout un élément de patrimoine. La loi salique (le code pénal des Francs) prévoit que son vol est puni bien plus sévèrement que celui d'un cochon. L'abeillage, une redevance en nature levée par le seigneur ou les autorités religieuses, s'accompagne d'un inventaire strict des colonies, et dans les blasons de la noblesse, l'héraldique accorde une grande importance à la mouche à miel – comme on nomme alors le plus souvent les abeilles – : symbole d'obéissance et de travail.
Pour autant, l'époque reste empreinte de révérence envers l'abeille. Dans les manuscrits enluminés, « les scènes d'apiculture accordent une place de choix aux épisodes de capture d'un essaim – moment qui reste magique encore aujourd'hui pour tout apiculteur », souligne Catherine Mousinho, spécialiste de l'histoire de l'apiculture et doctorante à l'université Rennes-II.
Jusqu'au XVIe siècle, c'est surtout le miel qui compte. Ensuite, le produit le plus valorisé devient la cire, servant à fabriquer des bougies, des tablettes à écrire et des sceaux. La ruche en paille tressée ou en osier se révèle plus adaptée que d'autres techniques, consistant par exemple à installer les abeilles dans un tronc d'arbre évidé. Elle se prête plus facilement à la pratique cruelle de la noyade de la colonie, ou même de son asphyxie au moyen d'une mèche soufrée. « Dans son Bestiaire, rappelle Catherine Mousinho, Léonard de Vinci condamne cette pratique qu'il juge barbare, mais plus de quatre siècles s'écouleront avant que l'enfumage des ruches ne soit interdit. »
Grâce aux Lumières (et à l'invention du microscope), Apis mellifera commence à livrer ses secrets. En 1669, le médecin néerlandais Jan Swammerdam établit qu'une ruche est organisée autour d'un animal femelle. La reine – fécondée lors de son vol de fécondation – et ses filles, les ouvrières, règnent sans partage. Quand l'été arrive, les faux-bourdons (abeilles mâles incapables de se défendre, dépourvus d'aiguillon) sont chassés sans ménagement. Si la colonie est un microcosme de la société humaine, ce n'est donc pas celui que l'on croit. En dépit de Voltaire qui, apiculteur assidu sur ses domaines de Ferney (Ain), tendait à se moquer de ces « fables » d'une « prétendue reine qui se fait faire soixante à quatre-vingt mille enfants par ses sujets ».
Âme supplémentaire
Décryptée, mais pas tout à fait désacralisée, l'abeille conserve son âme supplémentaire. D'innombrables croyances continuent d'alimenter le folklore populaire. En Bretagne et en Lorraine, on assure que les abeilles quittent la ruche lorsqu'une querelle éclate dans le foyer. En Allemagne, en Écosse ou dans les Deux-Sèvres, elles piqueraient de préférence les maris infidèles et les jeunes femmes ayant perdu leur virginité. Dans la Vienne, elles tirent leur aiguillon pour rappeler aux vivants de prier pour le salut des âmes des défunts.
Malgré l'engagement de quelques érudits – instituteurs, ecclésiastiques ou intellectuels –, les techniques modernes d'élevage, notamment la ruche à cadres mobiles permettant de récolter le miel sans compromettre la survie de la colonie, ne s'imposeront que tardivement, à la fin du XIXe siècle. Au cours du siècle suivant, l'apiculture reste une activité secondaire et souvent archaïque. Au début des « Trente Glorieuses », le choc de la confrontation avec une agriculture hyperproductive est rude. Les intoxications d'abeilles par les pulvérisations de DDT sur les champs de colza ont longtemps été passées sous silence, mais à la fin des années 1990, Maya l'abeille redevient Apis mellifera.
Les préoccupations environnementales commencent à être prises au sérieux, et les insecticides systémiques (présents dans les enrobages de semences) provoquent des surmortalités massives qui ne peuvent plus passer sous le radar. « Cet insecte, auquel on prêtait peu d'attention au cours des dernières décennies, est devenu une espèce tellement emblématique que sa préservation concerne désormais tout le monde », soulignent Agnès Fortier, Lucie Dupré et Pierre Alphandéry dans l'ouvrage collectif Apicultures (Études rurales n° 206).
De l'ancien messager des dieux, elle est devenue l'indicatrice des atteintes à la biodiversité. Les responsables sont l'agrochimie et les néonicotinoïdes – encore partiellement autorisés en France à ce jour –, mais aussi l'appauvrissement des paysages, les perturbations climatiques et l'invasion de prédateurs exotiques comme le frelon asiatique et l'acarien varroa Varroa destructor.
Rien n'oblige cependant à se cantonner à la seule vision d'une abeille condamnée à faire son miel de notre mauvaise conscience environnementale, ni – cerise sur le gâteau de cire – à être accusée de tirer à elle toute la couverture du pathos en éclipsant la misère des autres pollinisateurs. « Tout ne va pas pour le mieux, mais on observe moins de phénomènes d'effondrement brutal des populations, tandis que le nombre de ruches dans le monde est plutôt stable », argumente Paul Fert, auteur du livre Abeilles, gardiennes de notre avenir (Rustica, 2017) et apiculteur dans le Sud-Ouest.
« Tant que l'on saura leur prêter attention, les abeilles ne disparaîtront pas », veut croire Thierry Duroselle, président de la Société centrale d'apiculture (SCA), qui se réjouit que la fascination pour Apis mellifera perdure. Les cours d'apiculture proposés par la SCA au Jardin du Luxembourg à Paris – une institution vénérable, fondée en 1856 – continuent d'enregistrer chaque année deux fois plus de candidats que les 200 places disponibles.
2. Toutes les religions, même les plus anciennes, ont célébré, plus ou moins directement, l'abeille et le fruit de son travail, le miel. Il est vrai que les deux se prêtent admirablement à la parabole
Il ne serait pas impossible que les dieux aient une faiblesse pour l'abeille. Nul autre animal ne s'est prêté avec autant d'ardeur à la délicate tâche de leur communication avec les hommes. Apis mellifera apparaît tellement universelle qu'aucune tradition n'a tenté de s'approprier exclusivement son incomparable capacité à engendrer des paraboles. Devant l'Éternel, nulle jalousie ; toutes les religions, monothéistes ou non, sont allées butiner dans la ruche du sacré.
Messagère aux apparitions souvent spectaculaires, l'abeille peut entretenir des liens de parenté avec le divin. La légende celtique raconte que la déesse-mère Henwen, qui apparaît sous la forme d'une truie, enfante notamment un grain de blé et une abeille, pour les mettre au service des hommes. Dans la mythologie grecque, la nymphe Mélissa (qui signifie « abeille ») découvre le miel et s'empresse d'en nourrir le tout jeune Zeus. Celui-ci mélangera plus tard la douce substance à un émétique qui contraint son père Cronos à régurgiter les enfants qu'il avait dévorés.
L'insecte à miel portant également l'âme des défunts, Platon, qui s'intéresse à la réincarnation, est persuadé que ceux qui « se sont adonnés à la vertu sociale et civique » renaissent sous cette forme. Chez les Mayas, plusieurs dieux prennent l'apparence de la mélipone, cette petite abeille d'Amérique centrale aux yeux bleus qui ne pique pas et produit un excellent miel.
Charisme
Le miel lui-même, dont la formation recèle bien des mystères, contribue largement au charisme de l'abeille, même si, lorsque Dieu décrit à Moïse la terre promise de Canaan comme « un pays où coulent le lait et le miel », il s'agit de miel (ou plutôt de sirop) de dattes. Dans la religion juive, le vrai miel – substance issue du nectar des fleurs et transformée par l'insecte – est considéré comme casher. Sauf s'il s'agit de miellat, élaboré par les abeilles à partir d'un liquide excrété par des pucerons. En hébreu, le miel dérive de la même racine que le mot « parole », et la seule femme parmi les juges d'Israël, l'une des rares prophétesses de la Bible, se nomme Deborah – un autre nom signifiant « abeille ». Dans L'Âne et l'Abeille (Albin Michel, 2014), Gilles Lapouge rappelle que « les kabbalistes enseignent que le bourdonnement de la ruche est un écho du verbe créateur ».
Mais le Nouveau Testament fait disparaître l'abeille. « En examinant attentivement les Évangiles, on n'en trouve aucune mention. Pas la moindre allusion, pas même le plus petit usage symbolique », constatent Pierre-Henri et François Tavoillot dans L'Abeille (et le) Philosophe (Odile Jacob, 2015). Explication : « La place de la médiation [la fonction d'intermédiaire entre Dieu et les hommes] est occupée par le Christ lui-même – et de telle sorte qu'il en a en quelque sorte le monopole. »
Dès les premiers siècles du christianisme, l'abeille ne tardera pas à faire son retour. Cela se produit sous l'égide des Pères de l'Église et avec une nouvelle mission : celle d'un guide spirituel. Désormais, son rayonnement repose sur son exemplarité morale et son modèle vertueux d'organisation sociale. « Dieu, dans son immense bonté, a doté ce petit insecte de sens, afin que tous, même les plus humbles, les illettrés, les pauvres en esprit, puissent y reconnaître le chemin du salut. La ruche devient une sorte d'image pieuse, un Évangile pour les ignorants… », résument Pierre-Henri et François Tavoillot.
L'évêque de Milan, saint Ambroise (339-397), dont la légende raconte que des abeilles remplirent sa bouche à sa naissance – faveur accordée de même à Platon, Homère, Virgile ou encore à sainte Rita, en présage d'éloquence –, s'impose comme le chantre des apiculteurs, dont il deviendra le saint patron. De fait, l'énergie de la ruche, sa discipline spontanée et son sens de la hiérarchie offrent matière à de nombreuses métaphores édifiantes.
Saint Ambroise en fait un modèle pour l'organisation de la vie monastique (les moines et les abeilles ne vivent-ils pas dans des cellules ?) et surtout un éloge de la chasteté. Apis mellifera apparaît ainsi comme une confirmation de la réalité de l'Immaculée Conception. « La virginité mérite en effet d'être comparée aux abeilles ; comme elles : laborieuse, pure, chaste. L'abeille se nourrit de rosée. La vierge aussi a sa rosée : la parole de Dieu, car les paroles de Dieu tombent comme la rosée », enseigne saint Ambroise dans l'un de ses sermons, réunis sous le titre
Sur la virginité
Les nombreux parallèles entre la vie réelle des abeilles – ou plutôt ce que l'on croyait en savoir à l'époque – et ce que devrait être la vie d'un bon chrétien peuvent toutefois dérailler. Par exemple, quand ils achoppent sur l'essaimage, ce phénomène par lequel la vieille reine, supplantée par la naissance d'une jeune, quitte parfois la ruche avec une partie des ouvrières qui lui sont restées fidèles. Avec la montée des tensions au sein de la chrétienté, ce symbolisme exprimera pour les uns une exception à la règle de l'infaillibilité de l'abeille, et fondera pour les autres un devoir d'émancipation.
Allégorie implicite
L'Inquisition flaire en effet des corrélations hautement suspectes entre hérétiques rebelles et abeilles en train d'essaimer. Dans Les Apiculteurs (vers 1568), l'une de ses dernières gravures, Pieter Bruegel l'Ancien joue avec ce soupçon pour mieux le déconstruire. Il montre des hommes en train de récolter, portant masque et vêtements de protection, évoquant ainsi des inquisiteurs sondant les âmes des fidèles comme on ouvre une ruche avec autorité pour en extraire cire et miel. Dans un arbre, un enfant leur tourne le dos ; il regarde en direction d'une église sans croix.
Il faut sans doute y voir l'expression discrète d'une sympathie du catholique Bruegel pour la Réforme, qui souffrait alors de la rigueur de l'Inquisition espagnole en Flandre. Une allégorie implicite de l'essaimage – en version religieuse.
Luther, de son côté, retourne le reproche de sécession formulé par l'Église en accusant celle-ci de s'éloigner de la foi originelle et de se livrer ainsi à du « Schwärmerei » (de l'essaimage). Le terme désigne aussi certains groupes qui se réclament de sa pensée et avec lesquels il est en conflit. L'abeille n'est plus la gentille « petite bête du bon Dieu », mais une pierre de touche de la rectitude religieuse. Elle ne l'avait peut-être pas mérité.
Dans le Coran, elle est moins omniprésente, mais apparaît en des moments importants. Lors de l'Hégire, les abeilles contribuent à guider Mohammed et les premiers croyants de La Mecque vers Médine. Messagères zélées, elles bourdonnent aussi près de l'archange Gabriel lorsque celui-ci apporte au Prophète le message divin. Selon l'un de ses hadiths (paroles directement attribuées à lui), celui-ci déclare que les insectes volants brûleront en enfer. À la seule exception de l'abeille, bien sûr.
La religion musulmane accorde elle aussi une grande importance au miel, « don du ciel ». Dans le paradis promis aux croyants coulent « des ruisseaux d'eau (…), des ruisseaux de lait (…), et des ruisseaux de vin agréable à boire ainsi que des ruisseaux de miel purifié ». Une sourate intitulée Les Abeilles célèbre « une boisson de couleurs variées et aux effets curatifs pour les hommes », dans laquelle il faut voir « un signe pour les gens qui réfléchissent ». Le Prophète vante avec insistance ses vertus médicinales. « Pour vous, il est deux remèdes : le Coran et le miel », dit-il aux musulmans.
L'hyménoptère (son ordre entomologique) a aussi trouvé des liens sacrés avec Bouddha, parfois représenté comme entièrement composé d'abeilles, et en Inde avec le dieu Prana, expression de la force vitale, souvent entouré d'un cercle d'insectes butinant le miel.
Krishna et Vishnu peuvent quant à eux apparaître sous la forme d'une abeille bleue posée sur une fleur de lotus. Selon les enseignements transmis aux jeunes bonzes, le sage doit vivre en harmonie avec le monde qui l'entoure, « comme l'abeille qui, sans changer la couleur ni le parfum des fleurs, s'en va en emportant leur suc ». Dans le bouddhisme, le bourdonnement régulier d'une ruche n'a rien d'ordinaire ni de banal. Il est associé à l'élévation de l'énergie qui conduit à l'extase du nirvana.
3. Jadis érigée en symbole de la royauté ou de l'Empire, l'abeille fascine par son modèle social, dans lequel les idéologues ont toujours trouvé matière à réflexion
Étaient-ce vraiment des abeilles ? Les historiens en doutent. Ils penchent aujourd'hui plutôt pour des hannetons, des cigales, peut-être des mouches. Au fond, cela importe peu. Lorsqu'en 1653, près de Tournai (Belgique), on exhume de la tombe de Childéric Ier, roi des Francs saliens et père de Clovis, trente insectes en or et en émail, ils sont recueillis avec déférence et l'abeille est aussitôt promue emblème originel des rois de France. Les nobles reliques sont remises à Louis XIV en grande pompe.
Il en fallait peu aux partisans zélés du futur Napoléon Ier, réunis en commission spéciale du Conseil d'État, pour élever l'abeille aux côtés de l'aigle romain. Un attribut de plus au service du nouveau régime, à la veille du sacre de 1804. L'Empereur n'y voit que des avantages, semant son manteau de velours pourpre d'abeilles d'or.
Cet animal ignore les frontières, inspire autant la crainte que l'empathie, incarne un idéal de discipline et d'ardeur au travail. En passant, il fait un clin d'œil à la France rurale qui n'a pas toujours porté la Révolution dans son cœur. Et puis le storytelling autour des insectes découverts à Tournai permet de s'approprier subliminalement l'héritage monarchique. Une aubaine.
Quatre décennies plus tard, Napoléon III, pressé d'invoquer l'hyménoptère impérial (l'ordre entomologique de l'abeille), découvrira que les symboles peuvent se retourner contre celui qu'ils sont censés servir. Orphée aux Enfers, l'opéra-bouffe créé par Offenbach en 1858 au faîte du Second Empire, fait danser un Jupiter – alias l'Empereur – déguisé en mouche plutôt qu'en abeille. L'intéressé rit jaune.
Victor Hugo, de son côté, depuis Jersey, appelle à l'insurrection dans un poème intitulé Le Manteau impérial : « Jetez-vous sur l'homme, guerrières ! Ô généreuses ouvrières/Vous le devoir, vous la vertu/Ailes d'or et flèches de flamme/Tourbillonnez sur ce infâme/Dites-lui : "Pour qui nous prends-tu ?" »
Révolutionnaire par nature
La Révolution française avait l'abeille dans le collimateur. Mais pas au point de la nobéliser. En octobre 1795, l'ancien François-Antoine Daubermesnil, député du Tarn à la Convention nationale, s'emballe à la tribune : pourquoi ne pas décréter qu'une ruche orne désormais le fronton de tous les édifices publics ? Laborieuse, fière, ignorant les privilèges et toujours prête à défendre son stock-patrie, l'abeille est révolutionnaire par nature. Dès le IVe siècle avant notre ère, Platon voulait bâtir des cités semblables à des ruches – un cauchemar pour les urbanistes, dirait-on aujourd'hui… – et s'en était inspiré pour sa République. L'idée est séduisante.
Jean-François Barailon, médecin et député de la Creuse, prend alors la parole à la Convention. Sous les rires et les applaudissements, il rappelle que la colonie est conduite par une reine, « que toutes les abeilles font leur cour ». Comme emblème républicain, on peut faire mieux. Il n'a même pas besoin de mentionner que les représentants du peuple ont envoyé à la guillotine, exactement deux ans plus tôt, la reine des abeilles de France. La proposition d'orner tous les frontons des édifices publics d'une ruche bourdonnante fut ajournée indéfiniment.
Estampillée comme royaliste, l'abeille a du mal à se défaire de cette réputation – ce qui trouve un écho outre-Atlantique. Apis mellifera, introduite dans les prairies du Nouveau Monde par des colons blancs, « n'est pas native de notre continent », note sèchement Thomas Jefferson en 1782, soulignant ainsi la nature ontologiquement républicaine de la Constitution des jeunes États-Unis.
L'effervescence idéologique du XIXe siècle ignorera cette polarisation et réinstallera l'abeille dans son statut d'animal politique, loin de tout sectarisme. Capable de s'insinuer dans toutes les épopées religieuses, elle accueillera avec la même aisance les théories les plus diverses, illustrant avec autant de conviction les causes les plus variées, voire les plus contradictoires. Elle est dans tous les camps, à toutes les causes, sans jamais retourner sa veste. Qui observe la ruche, s'il est penseur en quête d'un modèle social, est sûr d'y trouver matière à faire son miel.
Au royaliste strict, qui voit dans la structure pyramidale du collectif apicole la légitimation naturelle du pouvoir absolu, le partisan d'une monarchie constitutionnelle peut rétorquer que la reine ne règne qu'aussi longtemps que les ouvrières la jugent apte à le faire.
À l'autre bout du spectre, Proudhon admire cet « instinct aveugle mais convergent et harmonieux » qui répartit les tâches entre les ouvrières. Dans la société idéale des hommes-abeilles, il formule dans son manifeste anarchiste Qu'est-ce que la propriété ? : « Chacun, sans chercher le motif de son travail, sans se soucier de faire plus ou moins que sa tâche (…) apporterait son produit, recevrait son salaire, se reposerait aux heures, et tout cela sans compter, sans envier personne. » Certains entomologistes qualifient cet insecte de « communiste », au sens littéral, tant il est enclin à placer le collectif au-dessus de l'individu.
Collectivité égalitaire
La vision de Proudhon, selon laquelle l'abeille incite à rejeter toute autorité supérieure, en particulier étatique, déplaît à Karl Marx. Certes, concède-t-il, nul architecte n'est assez habile pour édifier un alvéole aussi parfait qu'une abeille. Mais, ajoute-t-il, « ce qui distingue d'emblée le plus mauvais architecte de l'abeille la plus experte, c'est qu'il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche ». La supériorité de l'homme repose sur la conscience de ses actes, tandis que l'abeille ne préconçoit pas la parfaite structure hexagonale en cire qu'elle produit.
Adolphe Thiers, chef des Versaillais lors de la Commune et viscéralement allergique aux théories socialistes, rejoint Marx lorsqu'il s'agit de remettre l'abeille à sa place. Cette collectivité égalitaire qui séduit tant les penseurs du mouvement ouvrier est pour lui un parfait repoussoir. Le synonyme d'une humanité « esclave de l'instinct », privée de cette « liberté qui consiste à pouvoir se tromper, pouvoir souffrir ». Libéraux et marxistes, dont le conflit domine le XXe siècle, forgeront une alliance objective pour tenir l'abeille à l'écart du champ de bataille des idées politiques.
De ces années où Apis a bercé les idéologies naissantes, demeure l'héritage de l'économie coopérative et mutualiste, grande consommatrice d'allégories apicoles. Au milieu du XIXe siècle, l'entrepreneur Jean-Baptiste André Godin, partisan de « l'association coopérative du capital et du travail », édifie à Guise (Aisne) le « Familistère », un ensemble résidentiel avant-gardiste destiné à offrir « dignité et bien-être » aux ouvriers de sa fonderie. Le modèle est une ruche, « dont la reine est la solidarité ».
De nombreuses organisations de prévoyance ou d'assurance continuent de se réclamer du patronage de l'abeille, dont la réputation d'intelligence collective a toujours séduit les francs-maçons. Ils se réunissent dans des loges qu'ils nomment « ruches » et accordent une place d'honneur à l'hyménoptère dans leur bestiaire.
L'abeille n'a toutefois pas besoin que les hommes l'intronisent dans leurs jeux de pouvoir pour que sa nature d'animal politique saute aux yeux. Il suffit de l'observer au travail. À l'intérieur de la ruche, les ouvrières choisissent les futures reines en décidant de nourrir plusieurs larves exclusivement à la gelée royale. La première née commettra un meurtre politique en éliminant ses rivales, puis fomentera un coup d'État pour contraindre la reine sortante à se scinder, emportant avec elle les membres de la colonie qui lui sont restés fidèles.
Une fois dehors, l'essaim doit choisir un nouveau site de nidification. Les emplacements possibles sélectionnés par les abeilles exploratrices sont soumis à une approbation collective lors d'une sorte d'assemblée générale. Les ouvrières qui préfèrent chacune un site exécutent une danse à laquelle les autres sont invitées à se joindre pour marquer leur soutien. Jusqu'à ce qu'un consensus général se dégage au sein de la collectivité et qu'elle parte vers sa nouvelle demeure, sans qu'aucun de ses membres ne fasse défection. Un élan vital encadré par le centralisme démocratique.
4. Dégradation de la qualité du miel, intoxications massives des abeilles… L'apiculture ne s'est jamais bien entendue avec l'agriculture moderne. Ni peut-être avec l'agriculture tout court
En 2013, le Jardin botanique de Neuchâtel en Suisse a eu l'idée, à l'occasion de l'exposition « Abeilles », de demander aux visiteurs d'apporter un pot de miel rapporté d'un voyage à l'étranger. Près de 300 échantillons ont ainsi été collectés et analysés par les services de l'université de la ville. Le verdict : trois miels sur quatre contenaient au moins un type de néonicotinoïde, et 45 % en contenaient deux ou plus. Les concentrations les plus élevées de ce pesticide, dont la structure chimique est dérivée de la nicotine et qui attaque le système nerveux des insectes, provenaient d'Amérique du Nord. Talonné par l'Asie et l'Europe.
Ce simple échantillonnage, reflet d'une contamination à grande échelle – certes en deçà des seuils de danger pour l'être humain –, a suscité une vive inquiétude bien au-delà du monde apicole. Depuis lors, d'autres mauvaises nouvelles se sont accumulées, confirmant la dégradation de la qualité du miel. Ainsi, cette enquête de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) datant de 2019, qui révèle que 43 % des nectars commercialisés en France peuvent être considérés comme « non conformes ». Étiquetage trompeur, voire faux, quant à l'origine géographique et mellifère, produit « falsifié » par adjonction de sirop de glucose.
En bref : nous importons partiellement du miel qui n'est pas vraiment du miel, pour couvrir une consommation nationale de 40 000 tonnes par an, alors que la production des ruchers français (entre 9 000 et 20 000 tonnes selon les années et les caprices du printemps) a reculé de moitié depuis vingt-cinq ans.
Crise d'écosystème
Cette dégradation qualitative reflète sans indulgence la crise qui a saisi tout l'écosystème de l'abeille. Ce malaise révèle l'incompatibilité manifeste et ancienne entre apiculture et logique productiviste. Apis mellifera, dont l'activité dépend de conditions météorologiques nécessairement variables, s'intègre mal – ou pas du tout – dans les processus d'industrialisation généralisée qui ont reconfiguré son environnement naturel au cours des dernières décennies.
Dans le numéro spécial « Apicultures » de la revue Études rurales (n° 206, 2020), Agnès Fortier, Lucie Dupré et Pierre Alphandéry décrivent un processus de « rupture entre agriculture et apiculture », particulièrement prononcé en France et désormais patent. « La mortalité massive des abeilles agit comme un révélateur de profonds changements liés à la modernisation de l'agriculture, aux transformations de l'espace rural et à la remise en question de notre rapport au vivant », constate ce trio de sociologues et d'anthropologues.
Les premières escarmouches entre producteurs de miel et promoteurs d'un modèle agricole hyperproductif remontent à plus loin que les néonicotinoïdes. Dès 1947, l'Union nationale de l'apiculture française (UNAF), nouvellement créée, dénonçait déjà l'ampleur des hécatombes provoquées par les traitements phytosanitaires sur les champs de colza. Depuis lors, les organisations apicoles – incapables de se fédérer sous une même bannière – et la représentation agricole ont entretenu des relations constamment houleuses.
En témoigne la controverse suscitée par une tribune publiée le 15 avril dans Le Monde, co-signée par Christiane Lambert, présidente de la FNSEA, et Éric Lelong, président de l'interprofession apicole Interapi, réputé proche du syndicat agricole majoritaire. Le texte appelait à « ne pas se focaliser sur l'interdiction de certains traitements que nos voisins européens continueront d'utiliser ». Autrement dit : ne pas désavantager les agriculteurs français en leur interdisant le recours à de tels produits. Ce plaidoyer au nom de la compétitivité de l'agriculture nationale a suscité en retour une autre tribune, signée par les principaux syndicats apicoles, dénonçant la « dictature agrochimique sans issue » propagée, à leurs yeux, par la FNSEA et ses alliés. Ambiance.
Tandis que l'apiculture européenne est restée fidèle à une forme d'organisation traditionnelle, l'Amérique du Nord et la Chine ont misé sur une exploitation intensive de l'abeille – au risque de mortalités considérables. D'avril 2020 à avril 2021, 31 % des colonies américaines auraient péri. Pourtant, chaque année, un million et demi de ruches déferlent dans les champs de Californie, non pour produire du miel, mais pour polliniser les cultures d'amandiers, ainsi que de pommiers, de myrtilliers ou de cannebergiers.
Dans son livre Abeilles gardiennes de notre avenir (Rustica, 2017), Paul Fert souligne les effets néfastes de ce système : « Même s'ils récupèrent une partie de leurs colonies en mauvais état, affaiblies par le manque de diversité alimentaire imposé par la monoculture, mais aussi par les traitements pesticides qui ne s'interrompent pas durant la floraison, les apiculteurs américains sont au rendez-vous chaque année – d'autant plus qu'ils sont attirés par les rémunérations élevées des arboriculteurs, alors que les prix du miel en Amérique du Nord sont très bas ». La mise à disposition d'une ruche sur une courte période, parfois transportée sur des milliers de kilomètres, peut être rémunérée plus de 200 dollars (170 euros).
« Apiculteurs transhumants »
Régulièrement accusée d'inonder le marché de miels de médiocre qualité, voire mélangés à du sirop de glucose ou à divers édulcorants, l'apiculture chinoise renvoie quant à elle à une réalité sociale peu connue. « L'essentiel de la production vient d'apiculteurs transhumants qui profitent de la diversité des climats et des paysages du pays pour récolter pendant la plus grande partie de l'année », souligne Caroline Grillot.
Cette ethnologue, membre de l'Institut d'Asie orientale de Lyon, a accompagné pendant six semaines un groupe de ces transhumants à travers quatre provinces du nord-est de la Chine. « Des paysans sans terre, des entrepreneurs en faillite, des chômeurs ruraux sans formation professionnelle, embarqués malgré eux dans une course au rendement et ayant rarement choisi par passion ce métier qui les maintient en marge de la société », rapporte-t-elle.
Ces « apiculteurs dominants, convaincus que la nature est au service des hommes », font butiner une espèce d'origine italienne, Apis ligustica. Connue pour sa productivité (elle permet cinq à huit récoltes par an sur colza, acacia, bruyère ou vitex, dit aussi poivrier), elle supporte bien les différents écosystèmes dans lesquels elle est successivement transplantée. Revers de la médaille : elle est moins résistante aux maladies et aux parasites qu'Apis cerana, son pendant asiatique.
La nécessité de maintenir le rythme de la transhumance, tout comme la pression des grossistes auxquels ils vendent leur production, conduit fréquemment ces apiculteurs transhumants à récolter des miels immatures, dont la teneur en humidité dépasse la norme (de 18 % à 20 %). Dans leurs pérégrinations, ils évitent certaines zones, notamment les grands vergers réputés pour leurs traitements phytosanitaires massifs. « Ce qui explique que des agriculteurs, faute d'abeilles disponibles, soient parfois contraints d'effectuer la pollinisation à la main », poursuit Caroline Grillot.
Premier producteur et exportateur mondial de miel, la Chine fait figure de contre-modèle. Les autorités européennes, craignant un nivellement par le bas, s'inquiètent des démarches de Pékin auprès de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) pour qu'une norme ISO soit élaborée, définissant ce qu'est le miel et fixant notamment la teneur en humidité acceptable ou la dilution admissible de sirop de sucre.
Peut-être les défenseurs d'un modèle vertueux devraient-ils d'abord balayer devant leur propre porte. À commencer par les autorités françaises. Celles-ci n'ont à ce jour pas été en mesure de publier le décret d'application de la loi de 2018 sur l'étiquetage, qui devrait – c'est le minimum – préciser les pays d'origine du produit. Cette précision sera sans objet sur les pots du « premier vrai miel vegan, fabriqué sans abeilles », dont la commercialisation est attendue d'ici la fin de l'année. Un pur produit de synthèse, mis au point par une start-up californienne, MeliBio.
5. Considéré comme le héraut d'une apiculture « naturelle », ce scientifique américain prend pour référence, avec ses méthodes de recherche singulières, le modèle de l'abeille sauvage et non de l'abeille « domestiquée »
Dans les congrès internationaux d'apiculture, il faut jouer des coudes pour assister à ses conférences, et ses livres, pourtant plutôt spécialisés, sont des best-sellers. Le scientifique américain Thomas D. Seeley a percé plus d'un secret de la société des insectes à miel. Habile vulgarisateur, convaincu que ces histoires sont trop belles pour rester confinées à un cercle étroit de scientifiques, ce professeur de neurobiologie à l'université Cornell dans l'État de New York est devenu en même temps le porte-parole d'une nouvelle apiculture centrée sur Apis mellifera (l'abeille) et non plus sur Homo sapiens.
Thomas Seeley, 69 ans, n'a jamais cessé de sillonner les forêts profondes qui entourent Ithaca, dans l'est de l'État de New York. C'est là qu'à l'âge de dix ans, au cours d'une promenade, il surprit un essaim bourdonnant en train de s'installer dans une cavité au sommet d'un noyer. Cette première rencontre marqua son rapport à l'abeille.
Quand d'autres se retirent dans un laboratoire pour séquencer un génome ou observent à travers les parois vitrées d'une ruche expérimentale, il préfère confronter l'état de la science avec ses observations réalisées sur le terrain. Par goût personnel, mais aussi parce qu'il a construit son aura de « beewhisperer » (« l'homme qui murmure à l'oreille des abeilles ») sur cette capacité à s'ancrer dans la réalité sacrosainte du terrain pour rendre visible la vraie vie des abeilles.
Ruches-tests
Vêtu d'une chemise de bûcheron, d'un pantalon en tissu, de chaussures de randonnée, la casquette de base-ball bien enfoncée sur la tête, il lui a fallu beaucoup d'ingéniosité pour suivre les traces des abeilles forestières jusqu'à leur gîte. Ou accrocher des ruches-tests haut entre deux arbres, afin que les ours ne viennent pas se servir.
L'une de ses premières prouesses fut de résoudre l'énigme de la « danse frémissante » de ces insectes. Depuis les travaux de l'éthologue autrichien Karl von Frisch (1886-1982), on sait que les abeilles communiquent en exécutant des danses. De retour dans la ruche, une butineuse qui a découvert un acacia en fleur effectue devant ses congénères des boucles en huit dont la vitesse et l'orientation déterminent l'emplacement de la zone en fleur ainsi que son abondance.
Von Frisch s'était toutefois toujours demandé pourquoi il arrivait que des ouvrières, sur les rayons de cire, ne dansent plus en frétillant mais en frémissant. Le chercheur autrichien, lauréat du prix Nobel de physiologie ou médecine en 1973, avait mis une récompense à la disposition de qui résoudrait cette énigme.
En 1991, neuf ans après la mort de von Frisch, Thomas Seeley trouva l'explication : par cette danse frémissante, la butineuse cherche à inciter davantage de congénères à réceptionner le nectar ou le pollen qu'elle rapporte de ses courses. Comme une banque aurait besoin de renforcer ses guichets lors d'un afflux soudain de dépôts, explique-t-il. Chez les abeilles aussi : faire la queue, c'est perdre du temps.
Seeley s'est également distingué en renouvelant la comparaison, tracée depuis l'Antiquité, entre le fonctionnement d'une colonie et la société humaine. Derrière son ouvrage au titre délibérément anthropomorphique (La Démocratie chez les abeilles, Quæ éditions, 2017), il compare une ruche à un « superorganisme ». Un cerveau collectif dans lequel chaque individu forme un neurone et qui, après délibération, déciderait de se débarrasser de la vieille reine ou d'agrandir le nid de couvain (les larves) plutôt que de constituer des réserves de miel.
L'« intelligence en essaim » (swarm intelligence) – un principe également mobilisé pour coordonner le vol de dizaines ou de centaines de drones – repose sur une organisation non hiérarchique dans laquelle la reine joue davantage le rôle d'une souveraine constitutionnelle que d'une monarque absolue. Une société capable de s'adapter à des situations complexes, mais ignorant les contestations ou les échappatoires individuelles. Un modèle qui, heureusement, n'est pas duplicable à l'échelle humaine.
Au milieu de ces analyses parfois arides, le talent de Seeley consiste à laisser affleurer quelques-unes de ses précieuses observations de terrain. Il revendique ainsi d'avoir déchiffré le cri légèrement strident que pousse la reine pour rassembler les troupes juste avant la sortie de l'essaim hors de la ruche. Un gazouillis singulier qu'il imite avec un visible plaisir.
Au fil des années, Thomas Seeley – qui a donné son nom à une abeille solitaire d'Amérique centrale (Neocorynurella seeleyi) – s'est émancipé de son rôle de narrateur scientifique pour endosser celui d'apiculteur et se faire l'avocat d'une autre relation entre l'homme et les ruches. Son dernier livre, paru en 2020, L'Abeille à miel (Biotope éditions), propose de s'inspirer du mode de vie des abeilles sauvages qu'il observe depuis tant d'années. Leur observation sur le long terme, assure-t-il, permet de conclure qu'elles sont plus résilientes et robustes que leurs congénères domestiquées.
Grande diversité génétique
Ces abeilles, qui prospèrent loin de l'homme, vivent dans des espaces relativement restreints (en 1975, le scientifique et un collègue n'ont pas hésité, pour étayer cette observation, à abattre 21 arbres afin d'examiner les colonies qu'ils abritaient) et sont ainsi mieux isolées que les grandes ruches conçues pour maximiser artificiellement les récoltes.
Selon lui, leur grande diversité génétique a contribué à produire des souches plus robustes et résistantes aux ravages de la varroa, une redoutable acarien varroa d'Asie. Il recommande donc de suivre les préceptes de ce qu'il appelle l'« apiculture darwinienne », en laissant prévaloir la sélection naturelle. Cela implique notamment de choisir de petites ruches distantes d'au moins trente mètres les unes des autres, de renoncer au traitement chimique efficace contre la varroa ou de ne pas contrecarrer la tendance à l'essaimage au printemps, quand une partie de la colonie risque de s'échapper en compromettant la récolte de la saison.
Ce message s'adresse aux amateurs avertis. « Une petite minorité, davantage soucieuse d'aider les abeilles que de les exploiter », reconnaît Thomas Seeley, interrogé par Le Monde. « Je les vois davantage comme des gardiens d'abeilles que comme des apiculteurs ; la différence entre les deux groupes est la même qu'entre des ornithologues amateurs et des éleveurs de poulets. » « Aux États-Unis », s'indigne-t-il, « les grands exploitants apicoles savent qu'ils imposent aux abeilles une existence misérable, mais ils continuent parce que c'est rentable. »
Etienne Bruneau, administrateur délégué du Cari, une influente association belge de chercheurs et de simples apiculteurs, salue cette dichotomie qu'il juge féconde. « Seeley traite du bien-être animal et va à contre-courant des consensus habituels. C'est un pionnier qui sort des sentiers battus, et qui plus est avec une argumentation scientifique respectueuse des équilibres naturels », s'enthousiasme-t-il.
Plus réservé, Yves Le Conte, directeur de recherche à l'Institut national de la recherche agronomique (Inrae), impressionné par « la finesse et le bon sens de la démarche » de Thomas Seeley, insiste sur le fossé entre le scientifique et un milieu peu habitué à de tels aiguillons. « Son concept est un peu tordu à manier pour des professionnels, et j'en connais qui ne sont pas du tout enthousiastes à l'égard de ses thèses », dit-il. « Au fond, Seeley s'intéresse moins aux apiculteurs qu'à l'abeille et à ses interactions. »
Après avoir jeté la pierre dans l'eau de l'« apiculture darwinienne », le très serein Thomas Seeley est retourné au cœur de ses essaims. « Il y a encore tant et tant de choses à observer et à découvrir sur la vie des abeilles », confie-t-il. Par exemple ? « Comment les faux-bourdons (mâles) et les reines se trouvent-ils sur les sites de fécondation aériens ? Selon quels mécanismes une colonie décide-t-elle d'élever une nouvelle reine ? Comment s'organise la spécialisation des tâches entre les butineuses en quête d'eau, de pollen et de nectar ? »
6. En France, les espèces solitaires sont menacées par l'excès de ruches urbaines, et l'abeille noire autochtone par l'importation massive de lignées étrangères. Entre elles, la concurrence fait rage.
Des ruches à Paris ? L'idée n'est pas nouvelle. À la fin du XIXe siècle, on en comptait près de 1 300, et la ceinture maraîchère active de la capitale contribuait à assurer leur approvisionnement en ressources mellifères. Le siècle suivant voit le déclin de l'apiculture parisienne, limitée aux ruchers du Jardin du Luxembourg et de quelques congrégations religieuses, mais depuis les années 2000, une fièvre passionnée pour les abeilles s'est emparée de Paris.
De l'Opéra Garnier aux jardins du palais de l'Élysée, on rivalise pour dérouler le tapis vert à Apis mellifera. Entre 1988 et 2018, le nombre de colonies a augmenté de 96 % ; les statistiques du ministère de l'Agriculture en comptent 2 223. Un record, battu à 1 500.
Les abeilles parisiennes sont partout, mais la magie s'est dissipée. Trop de ruches ; leur densité atteint 22 par kilomètre carré contre trois pour la moyenne nationale. Trop de butineuses se disputant des fleurs qui se font rares ; en été, on les voit souvent lécher des gouttes de soda sur des canettes jetées. Ces colonies urbaines doivent être nourries artificiellement à intervalles réguliers et renouvelées en raison de leur forte mortalité.
Trop de business
Trop de business aussi. Partiellement supervisée par l'Union nationale de l'apiculture française (UNAF), la prolifération de ruches sur les toits de diverses organisations et entreprises en quête d'un commode certificat de responsabilité écologique fait exploser les prix : certains contrats d'entretien annuel peuvent dépasser 4 000 euros par ruche ; dans des boutiques chics, on trouve des pots de « miel du Marais » ou de « miel de Paris » à 5 euros les 30 g, soit 150 euros le kilo.
Ce boom exerce une pression si forte sur les ressources florales que des pollinisateurs moins médiatisés (bourdons et abeilles solitaires comme les osmies) risquent de disparaître de l'espace urbain. Isabelle Dajoz, chercheuse à l'Institut d'écologie et des sciences de l'environnement de Paris, s'en est inquiétée dans une étude publiée en 2019.
Sur trois ans, elle a observé la fréquentation des insectes pollinisateurs dans plusieurs espaces verts. « Plus il y a de ruches dans les environs, plus les visites des autres pollinisateurs se raréfient », constate la chercheuse. « Les abeilles mellifères parisiennes sont si nombreuses qu'elles accaparent les ressources florales. Et Paris n'est pas, rappelons-le, un vaste champ de fleurs. »
« Ce n'est pas nouveau ! », rétorque Henri Clément, porte-parole de l'UNAF. « Il y a encore de la marge, et les villes ne sont de toute façon pas des endroits adaptés aux autres pollinisateurs. » Thierry Duroselle, président de la Société centrale d'apiculture (SCA), qui gère notamment les ruchers du Luxembourg et du parc Georges-Brassens, est d'un autre avis. « Le seuil de saturation est dépassé », dit-il. « Multiplier l'installation de ruches en milieu urbain n'est plus à la mode. Certains ont eu de mauvaises expériences, et les projets sont en chute libre. » En somme : l'enthousiasme des néoapiculteurs parisiens s'est refroidi.
La mairie, qui avait lancé en 2016 le plan « Paris, capitale des abeilles », n'a pas souhaité s'exprimer sur un sujet dont elle a amorcé un pénible recul. À Lyon, en revanche, la question est tranchée. Depuis cinq ans, la ville n'accorde plus d'autorisations pour installer une ruche dans un espace public. En contrepartie, elle cherche à se reverdir, notamment en « re-naturalisant » ses cimetières afin de créer de nouvelles sources de nectar et de pollen pour tous les pollinisateurs.
« Désormais, l'abeille en ville apparaît comme une fausse bonne idée, et il faut se réjouir qu'une prise de conscience émerge », assure Julie Pêcheur, porte-parole de Pollinis, une ONG de protection des pollinisateurs. « On ne favorise pas la biodiversité en privilégiant une seule espèce sans tenir compte de l'état des ressources disponibles. »
À Paris comme ailleurs, la plupart des ruches abritent des colonies de la lignée Buckfast, une abeille légèrement grisâtre dont l'abdomen porte deux ou trois bandes jaunes, et qui alimente un autre sujet controversé. Une nouvelle histoire de concurrence au sein de la famille Apis.
Cette abeille est une lignée hybride, créée par Karl Kehrle, connu sous le nom de frère Adam (1898-1996), moine bénédictin de l'abbaye anglaise de Buckfast. Ayant observé que ses abeilles provenaient d'un croisement avec une race italienne résistante à Acarapis woodi, un acarien qui avait ravagé les colonies anglaises entre 1905 et 1919, il entreprit de créer, par des hybridations successives, une sorte d'abeille idéale. Des recherches de ce pionnier naît une lignée productive, peu encline à l'essaimage, assez résistante et étonnamment douce. La favorite des apiculteurs.
Traitements phytosanitaires
« La Buckfast ? Une abeille jouet ! Elle est si douce qu'elle se défend très mal contre les prédateurs », raille Lionel Garnery. Ce chercheur du CNRS lui préfère l'abeille noire, l'espèce locale que l'on trouve dans ses différentes formes en Europe occidentale. Frugale et robuste, cette résistante qui a traversé deux glaciations est menacée par la présence d'autres espèces.
L'abeille noire souffre d'une réputation – vigoureusement contestée par ses défenseurs – d'être quelque peu capricieuse et pas toujours très productive. C'est pourquoi, depuis des décennies, de nombreux apiculteurs se fient à des reines venant d'autres régions. Buckfast, mais aussi l'italienne, très efficace sur le colza, ou la caucasienne, dont la longue langue permet la butinage du trèfle.
À la suite des mortalités des années 1990, provoquées notamment par l'utilisation de traitements phytosanitaires, les importations de lignées étrangères ont fortement augmenté. Avec le risque d'accentuer la dilution des espèces autochtones.
Craignant une « dérive génétique » qui – à l'inverse du processus de sélection naturelle – ouvrirait la voie à des lignées inadaptées à leur environnement, des bénévoles cherchent à établir des zones de protection fermées aux autres races apicoles.
En France, une dizaine de conservatoires de l'abeille noire ont été créés à Groix, Ouessant, Belle-Île, mais aussi dans les Cévennes, en Île-de-France, dans l'Orne ou en Auvergne. Objectif : constituer un réservoir génétique de 150 ruches au sein d'un territoire d'au moins trois kilomètres de rayon. « Il faut que la loi nous donne les outils juridiques pour faire respecter cette zone d'exclusion, car il suffit qu'une seule ruche Buckfast s'installe pour ruiner des années de travail », insiste Lionel Garnery, qui préside la Fédération européenne des conservatoires de l'abeille noire (Fedcan).
« L'abeille noire mérite d'être protégée, même si elle n'est pas menacée », objecte Thomas Boulanger, co-président de l'Association nationale des éleveurs de reines et des centres d'élevage apicole (Anercea), pour qui « ce combat pour la pureté de la race locale le met un peu mal à l'aise ». La sélection génétique, rappelle cet apiculteur amateur qui élève des Buckfast et des caucasiennes, consiste à créer des lignées plus résistantes, plus douces, plus productives et moins enclines à l'essaimage. Pour lui, la polyandrie propre à l'abeille – lors de son vol de fécondation, une reine s'accouple avec environ quinze faux-bourdons – rend difficile à concevoir une protection stricte de l'abeille noire, déjà largement croisée avec d'autres espèces.
Voir aussi :
- La cire d'abeille est utilisée depuis 10'000 ans
- Histoire et emplois du miel, de l'hydromel et des produits de la ruche
- Ces abeilles qui vivent en liberté
- Conduite apicole en synergie avec l'abeille
- Néonicotinoïdes
- Sauvegarder les pollinisateurs


