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L’isolation des ruches à l’épreuve de la thermorégulation collective des abeilles

L’isolation des ruches durant l’hiver suscite depuis longtemps un débat au sein de la communauté apicole. Alors que certaines études soulignent ses effets bénéfiques sur la réduction de la consommation énergétique et la survie des colonies (St. Clair et al., 2022 ; Alburaki & Corona, 2021), d’autres mettent en évidence ses limites et ses effets secondaires potentiels, notamment lorsqu’elle perturbe les mécanismes naturels de thermorégulation du superorganisme (Mitchell, 2023 ; Minaud et al., 2024).

0. Abstract

Cet article propose une analyse critique des travaux récents sur la thermorégulation des abeilles mellifères (Apis mellifera) et l’impact de l’isolation selon différents contextes climatiques et apicoles. En s’appuyant sur des recherches biophysiques, écophysiologiques et évolutives, il montre que la colonie dispose d’une capacité d’autorégulation remarquable, fondée sur la production collective de chaleur, la régulation du CO₂ et de l’humidité, ainsi qu’un comportement coopératif adaptatif.

Les résultats de la littérature indiquent que l’isolation peut offrir un avantage dans les régions froides ou pour les petites colonies, mais qu’elle devient contre-productive lorsqu’elle empêche le repos hivernal ou affaiblit la sélection naturelle. L’article plaide ainsi pour une approche contextuelle et évolutive de la gestion hivernale : une apiculture durable repose sur un équilibre entre intervention et confiance dans la résilience naturelle des abeilles.

1. Introduction – Pourquoi la question reste pertinente

L’isolation des ruches pendant l’hiver demeure une pratique ancienne et controversée, tant parmi les apiculteurs que dans la recherche apicole. Certaines études rapportent une réduction mesurable de la consommation énergétique et des pertes hivernales dans des colonies placées dans des ruches isolées (St. Clair et al., 2022 ; Alburaki & Corona, 2021). D’autres travaux soulignent toutefois que les abeilles mellifères (Apis mellifera) possèdent des mécanismes de thermorégulation collectifs remarquablement efficaces, rendant une telle intervention parfois superflue, voire contre-productive à long terme (Oskin et al., 2022 ; Seeley, 2019).

Cette controverse reflète une tension fondamentale entre deux logiques : celle de la compensation technique des contraintes environnementales et celle de la sélection naturelle qui façonne la résilience des lignées. D’un côté, l’isolation est perçue comme un moyen rationnel d’atténuer le stress thermique et de préserver les réserves de miel ; de l’autre, elle risque d’interférer avec les processus d’adaptation évolutive en favorisant la survie de colonies génétiquement moins tolérantes au froid (Neumann & Blacquière, 2017).

Les recherches récentes en biophysique et en écophysiologie ont considérablement affiné la compréhension du microclimat interne de la ruche. Cook et al. (2021) ont montré que certaines pratiques apicoles – telles que la réduction de la masse thermique par retrait de cadres – peuvent temporairement accroître les pertes de chaleur, nécessitant une dépense énergétique supplémentaire pour rétablir l’équilibre thermique. Oskin et al. (2022) confirment que la température du cœur de la grappe dépend avant tout de la densité et de l’activité métabolique des abeilles, bien plus que des caractéristiques des parois de la ruche. Dans la même lignée, Stabentheiner et al. (2021) décrivent la colonie comme un superorganisme homéotherme, capable de réguler activement la production et la dissipation de chaleur – une propriété unique parmi les insectes sociaux.

Le débat sur l’isolation s’inscrit aujourd’hui dans un contexte climatique changeant. Desai & Currie (2016) et DeGrandi-Hoffman et al. (2025) montrent que des automnes plus doux et des hivers raccourcis prolongent la période de ponte, augmentant ainsi la consommation de ressources et la vulnérabilité aux parasites. Parallèlement, Smoliński et al. (2021) soulignent que l’élévation saisonnière des températures renforce la prolifération de Varroa destructor, complexifiant encore la gestion thermique des colonies. L’isolation pourrait donc tantôt offrir un avantage adaptatif dans des régions froides, tantôt amplifier des déséquilibres métaboliques ou parasitaires dans des climats plus tempérés.

L’objectif de cet article est d’examiner, à partir de la littérature scientifique récente, les effets réels et potentiels de l’isolation des ruches sur la thermorégulation, la survie hivernale et la dynamique évolutive des colonies. Il s’agira d’évaluer de manière critique les arguments empiriques et théoriques qui sous-tendent cette pratique, afin de déterminer dans quelle mesure elle constitue une aide, une neutralité ou une entrave pour les abeilles dans différents contextes climatiques et apicoles.

2. Les bases biologiques de la thermorégulation

La colonie d’abeilles mellifères fonctionne comme un superorganisme capable de maintenir une température interne remarquablement stable malgré les fluctuations extérieures. Cette homéostasie thermique repose sur une interaction complexe entre la physiologie individuelle, la densité de la grappe et la régulation collective de la ventilation et de l’humidité (Stabentheiner, Kovac, Mandl & Käfer, 2021). Contrairement à la plupart des insectes, les abeilles adultes peuvent produire de la chaleur par thermogenèse musculaire endothermique. En hiver, les ouvrières se regroupent pour former une grappe dense dont la température centrale varie entre 25 °C et 35 °C selon la présence de couvain, tandis que la périphérie peut descendre jusqu’à 10 °C. Ce gradient thermique interne constitue un mécanisme d’économie d’énergie essentiel à la survie (Seeley, 2019).

Le maintien de ce microclimat est assuré par une coordination collective : les abeilles du centre produisent activement la chaleur par contractions musculaires, tandis que celles de la périphérie régulent les pertes thermiques en ajustant la densité de la grappe selon le niveau de refroidissement local. Ce mouvement d’expansion et de contraction rythmique assure une distribution homogène de la chaleur et empêche la formation de zones froides létales.  

Illustration 2: Le maintien du microclimat est assuré par une coordination collective (Oliver, 2016)

Lorsque la colonie est en phase de repos hivernal sans couvain, les abeilles du centre demeurent quasi immobiles et entrent dans un état de torpeur ou de sommeil collectif, tandis que celles de la périphérie assurent par intermittence la production de chaleur. En revanche, en présence de couvain, la thermogenèse se concentre dans le cœur de la grappe, maintenant une température stable autour de 34 °C. Ce basculement dynamique entre production et isolation illustre la flexibilité remarquable du superorganisme, capable d’adapter sa stratégie énergétique aux conditions internes et externes.

Oskin et al. (2022) ont montré que la stabilité thermique dépend avant tout de la densité et de la structure géométrique de la grappe plutôt que des propriétés isolantes des parois de la ruche. Ces observations confirment que la colonie s’autorégule principalement par des mécanismes internes, où la configuration spatiale joue un rôle déterminant.

Au-delà de la température, la concentration en dioxyde de carbone (CO₂) et le taux d’humidité constituent des paramètres clés du microclimat hivernal. Meikle & Weiss (2025) ont démontré que température et CO₂ suivent des cycles circadiens même pendant l’hivernage, suggérant une modulation métabolique visant à limiter la dépense énergétique. Newton et al. (2024) ont montré que les variations du CO₂ peuvent être utilisées comme indicateur de l’activité du couvain et de la taille de la population hivernante. Des niveaux modérément élevés, mais toujours régulés par la colonie elle-même, semblent bénéfiques : ils réduisent la ventilation excessive et maintiennent un taux d’humidité favorable à la thermorégulation, tout en limitant la prolifération de Varroa destructor (Bahreini & Currie, 2015).

Dans cette perspective, la ruche agit comme une chambre bioclimatique auto-régulée. Les échanges de chaleur, d’humidité et de gaz ne dépendent pas uniquement des conditions externes mais surtout des comportements collectifs et de la morphologie interne de la colonie. Stabentheiner et al. (2021) soulignent que la thermorégulation des abeilles est un phénomène émergent : aucune abeille ne contrôle la température à elle seule, mais l’ensemble du groupe y parvient par rétroactions multiples et adaptatives. Ces propriétés expliquent la résilience des colonies sauvages observée par Seeley (2019) dans les forêts de l’Arnot : malgré l’absence d’isolation artificielle, elles maintiennent une stabilité thermique comparable à celle des colonies gérées.

En somme, les bases biologiques de la thermorégulation montrent que la survie hivernale des abeilles repose avant tout sur des mécanismes endogènes d’autorégulation collective. L’intervention humaine par isolation externe ne peut améliorer le confort thermique qu’à la marge, et seulement lorsqu’elle s’inscrit en complément – non en substitution – des processus naturels de la colonie.

3. Les effets positifs de l’isolation : résultats empiriques et limites expérimentales

Les arguments en faveur de l’isolation des ruches reposent principalement sur des observations expérimentales montrant une diminution de la consommation énergétique et une meilleure survie hivernale, notamment dans les régions à climat rigoureux. St. Clair et al. (2022) ont mené une série d’essais en conditions contrôlées au Canada, démontrant que des ruches équipées de housses isolantes présentaient une mortalité hivernale significativement plus faible et une réduction moyenne de la consommation de miel de 12 %. Ces bénéfices étaient particulièrement marqués dans les colonies de petite taille, où la masse thermique est insuffisante pour maintenir seule une température stable.

Les résultats d’Alburaki & Corona (2021) vont dans le même sens : les ruches en polyuréthane, plus isolantes que le bois, limitent les pertes thermiques et réduisent la dépense métabolique des abeilles sans effets négatifs observés sur le couvain ou la santé des colonies. Ces auteurs soulignent toutefois la nécessité d’évaluer l’impact environnemental de tels matériaux synthétiques avant leur adoption à large échelle. Des approches plus écologiques ont été proposées par Casado Sanz et al. (2024), qui ont comparé plusieurs isolants naturels (chanvre, laine, liège) à l’aide d’un réseau de capteurs numériques. Leurs résultats montrent que la laine et le chanvre offrent le meilleur compromis entre rétention de chaleur et perméabilité à l’humidité, préservant ainsi un équilibre hygrométrique favorable à la colonie.

D’autres travaux suggèrent que l’isolation n’agit pas seulement sur le plan thermique, mais aussi sur la dynamique physiologique et comportementale des abeilles. Cook et al. (2021) ont montré que la couleur, la composition et l’exposition solaire des ruches modifient significativement les températures internes, influençant à leur tour le rythme d’activité et la reprise de ponte au printemps. Une isolation adéquate peut réduire les amplitudes thermiques journalières, stabilisant le microclimat interne et facilitant une reprise homogène du couvain lorsque les conditions extérieures s’améliorent. Ces effets se traduisent par une économie de ressources énergétiques à long terme, surtout après des interventions apicoles qui perturbent la masse thermique de la ruche.

Desai & Currie (2016) ont montré, à travers une vaste étude sur les pertes hivernales au Canada, que l’isolation contribue modestement mais positivement à la survie des colonies, en particulier lorsque les conditions extérieures sont instables. Leur analyse indique que la force de la population à l’automne reste le principal facteur de survie, mais que l’isolation offre un soutien complémentaire dans les situations de stress thermique. Ces conclusions sont cohérentes avec les observations de DeGrandi-Hoffman et al. (2025), selon lesquelles des automnes plus chauds entraînent des consommations accrues et un besoin d’adapter la gestion thermique, y compris par une isolation modulable.

Sur le plan microclimatique, Meikle, Barg & Weiss (2022) ont observé que les colonies parviennent à maintenir des régimes de température et de CO₂ relativement constants, même lorsque les conditions de ventilation changent. Ce constat suggère que l’isolation externe, lorsqu’elle est bien calibrée, peut renforcer cette stabilité en réduisant les gradients de température sans entraver la régulation interne de la colonie.

En somme, la littérature favorable à l’isolation indique qu’une protection thermique adaptée au contexte climatique peut améliorer l’efficacité énergétique et la survie hivernale des colonies. Les bénéfices apparaissent toutefois dépendants de la taille de la population, du matériau utilisé et du climat local : l’isolation agit comme un levier d’optimisation, non comme une garantie universelle de performance.

4. Risques et effets secondaires d’une isolation excessive

Si plusieurs études mettent en évidence les bénéfices énergétiques de l’isolation, d’autres soulignent ses limites et les effets secondaires potentiels lorsqu’elle perturbe les mécanismes naturels de régulation du microclimat. Mitchell (2023) a montré, à travers une modélisation biophysique de la grappe hivernale, que l’isolation excessive peut transformer la ruche en « puits thermique », c’est-à-dire en environnement où la chaleur produite par les abeilles ne se dissipe plus correctement. Cette accumulation entraîne un stress physiologique accru, une ventilation plus fréquente et donc une dépense énergétique paradoxalement plus élevée. Le modèle de Mitchell suggère qu’une partie du flux thermique sortant est nécessaire au maintien du gradient qui régule la circulation d’air et l’humidité.

Minaud et al. (2024) ont confirmé expérimentalement cette observation : dans les colonies présentant des températures internes élevées durant l’hiver, la mortalité au printemps était significativement plus forte. Leurs mesures indiquent que la température moyenne du cœur de la grappe constitue un indicateur précoce de déséquilibre métabolique ; au-delà de 35 °C, le couvain est maintenu de manière artificielle, ce qui prolonge la consommation de réserves et favorise l’épuisement des abeilles. Ces résultats mettent en évidence un paradoxe : une isolation trop efficace peut maintenir des conditions thermiques « confortables » mais biologiquement inadaptées au repos hivernal.

Sur le plan comportemental et évolutif, Neumann & Blacquière (2017) ont développé le concept de « Darwinian beekeeping », selon lequel la surprotection des colonies – par traitements chimiques ou interventions physiques telles que l’isolation – affaiblit les processus de sélection naturelle. En permettant la survie d’individus ou de lignées moins résistants au froid et aux pathogènes, ces pratiques pourraient, à long terme, réduire la résilience génétique globale des populations d’abeilles.

Des effets indirects sur le microenvironnement de la ruche ont également été rapportés. Sonmez Oskay et al. (2025) soulignent que certains matériaux modernes – en particulier les polymères et mousses synthétiques – peuvent libérer des composés volatils susceptibles d’altérer le comportement chimiosensoriel des abeilles ou d’interagir avec les traitements acaricides. De plus, une isolation qui limite trop la ventilation peut favoriser l’accumulation d’humidité et de CO₂, créant un milieu propice au développement de moisissures ou de pathogènes secondaires. Bahreini & Currie (2015) avaient déjà montré que des niveaux de CO₂ non régulés par la colonie peuvent provoquer un stress respiratoire et réduire l’activité de vol à la reprise du printemps.

Enfin, plusieurs études indiquent que la surisolation modifie la dynamique naturelle de transition entre les phases de repos et d’activité. Meikle & Weiss (2025) ont observé que les cycles circadiens de température et de CO₂, essentiels à la régulation métabolique hivernale, tendent à s’atténuer dans les ruches trop hermétiques. Or, ces oscillations contribuent probablement à la synchronisation interne du superorganisme et à la communication chimique au sein de la grappe.  

Illustration 3: La surisolation est contreproductive (https://backyardhive.com)

Ainsi, les arguments contre l’isolation ne remettent pas en cause son utilité ponctuelle, mais insistent sur la nécessité d’une approche équilibrée. Une isolation inadaptée – trop épaisse, non respirante ou appliquée uniformément sans considération du contexte climatique et biologique – peut perturber les processus d’autorégulation, accroître la mortalité et freiner l’adaptation évolutive des colonies. La thermorégulation des abeilles est avant tout un phénomène dynamique ; toute intervention externe doit respecter cette plasticité physiologique et comportementale.

5. Une question de contexte : climat, physiologie et pratiques apicoles

Les résultats de la recherche convergent vers un constat nuancé : l’efficacité et la pertinence de l’isolation dépendent fortement du contexte climatique, de la force de la population et du type de ruche. Les bénéfices observés dans les régions à hiver long et rigoureux ne se traduisent pas nécessairement dans des environnements plus tempérés. Desai et Currie (2016) ont montré, dans une vaste étude menée au Canada, que l’isolation contribue à réduire les pertes hivernales uniquement lorsque les températures extérieures demeurent durablement inférieures à –10 °C. Au-delà de ce seuil, les colonies non isolées mais de forte taille parviennent à maintenir leur microclimat interne sans dépense énergétique excessive. La variable déterminante n’est donc pas l’isolation en soi, mais la combinaison entre conditions thermiques, taille du groupe et réserves disponibles.

Le changement climatique complexifie davantage cette équation. DeGrandi-Hoffman et al. (2025) soulignent que l’allongement des périodes de ponte à l’automne, lié au réchauffement global, modifie profondément les besoins énergétiques des colonies. Des hivers plus doux conduisent à une activité prolongée du couvain, augmentant la consommation de nourriture et la vulnérabilité face aux parasites comme Varroa destructor. Dans ce contexte, une isolation trop efficace peut maintenir artificiellement des températures favorables à la ponte et empêcher le repos hivernal nécessaire à la longévité des ouvrières. À l’inverse, une isolation légère, favorisant une baisse modérée de la température interne, peut encourager une transition physiologique vers la dormance et limiter la prolifération du couvain et des parasites (Smoliński et al., 2021).

Les études de Newton et al. (2024) apportent une dimension complémentaire : la mesure en continu du dioxyde de carbone (CO₂) permet d’évaluer l’adéquation entre ventilation et activité métabolique. Les colonies adaptent spontanément leur niveau de CO₂ et d’humidité en fonction de la densité de la grappe et de la température ambiante, maintenant un équilibre bioclimatique interne. Une isolation mal ajustée perturbe cette autorégulation, alors qu’une isolation respirante ou partielle peut, au contraire, stabiliser ces paramètres sans les contraindre. L’utilisation de matériaux naturels tels que le chanvre ou la laine (Casado Sanz et al., 2024) offre ainsi une alternative intéressante, car elle combine conductivité thermique modérée et capacité d’échange hygrométrique.

Les pratiques apicoles locales influencent également la pertinence de l’isolation. Dans les régions exposées au vent ou aux fortes amplitudes thermiques, la protection des parois latérales et du toit permet de réduire les fluctuations et les condensations internes (Cook et al., 2021). En revanche, dans les zones plus douces, il peut être préférable de miser sur une ventilation naturelle contrôlée plutôt que sur un confinement thermique excessif. L’isolation devient alors un outil de micro-gestion contextuelle : elle doit être modulée selon la saison, l’exposition, la force de la colonie et le type de matériaux.

Ainsi, l’isolation des ruches n’est ni un remède universel ni une pratique à proscrire. Elle s’inscrit dans une stratégie adaptative où la compréhension fine du climat local, du comportement collectif des abeilles et de leur physiologie saisonnière est essentielle. L’objectif n’est pas de remplacer la thermorégulation naturelle, mais de la soutenir lorsque les conditions externes dépassent la capacité d’ajustement du superorganisme. Une apiculture durable repose sur cette approche contextuelle, fondée sur l’observation, la mesure et la flexibilité plutôt que sur l’application uniforme de solutions techniques.

6. Perspective évolutive et apicole à long terme

Au-delà des considérations thermiques et matérielles, la question de l’isolation interroge la relation même entre l’apiculteur et le vivant qu’il accompagne. D’un point de vue évolutif, la thermorégulation de la colonie résulte d’un long processus de sélection naturelle ayant façonné des comportements collectifs d’une remarquable efficacité. Depuis des millions d’années, les abeilles survivent aux variations climatiques extrêmes sans recours à des dispositifs artificiels. Cette résilience repose sur une dynamique d’adaptation continue : ajustement de la taille de la grappe, modulation du couvain, migration vers des cavités mieux isolées ou encore régulation métabolique collective selon les contraintes du milieu (Seeley, 2019 ; Stabentheiner et al., 2021).

Dans cette perspective, l’intervention humaine ne devrait pas se substituer à ces mécanismes, mais les accompagner avec discernement. Comme le rappellent Neumann & Blacquière (2017), une apiculture « darwinienne » privilégie la sélection naturelle des lignées adaptées plutôt que la compensation technique des faiblesses. L’isolation systématique ou le nourrissement excessif peuvent, à long terme, réduire la pression sélective et favoriser la dépendance des colonies à l’assistance humaine. Inversement, la diversité génétique, la tolérance au froid et la capacité d’autorégulation sont des atouts qu’il convient de préserver, voire de renforcer, en limitant les interventions correctives aux seuls cas nécessaires.

La priorité absolue de tout apiculteur devrait rester la santé des abeilles. Cette santé s’obtient rarement par des solutions humaines projetées sur le monde animal, mais en comprenant les spécificités biologiques et comportementales propres à l’espèce. Les abeilles ne fonctionnent ni selon nos besoins ni selon nos rythmes ; elles incarnent un modèle d’équilibre collectif et de régulation naturelle qu’il faut observer avant de vouloir corriger. Tirer des parallèles naïfs avec la physiologie humaine conduit souvent à des interventions inadaptées : la colonie n’a pas besoin de confort artificiel, mais d’un environnement propice à son propre mode d’adaptation.  

Illustration 4: Une population d'abeilles en bonne santé est toujours la priorité numéro un. (Foto PatoSan, Pixabay.com)

L’évolution rapide du climat impose néanmoins de repenser ces équilibres. Des hivers plus doux, des automnes prolongés et des épisodes de froid plus courts bouleversent les cycles physiologiques des abeilles (DeGrandi-Hoffman et al., 2025). L’apiculteur est ainsi confronté à un double défi : anticiper les effets du réchauffement tout en évitant de rompre l’adaptation naturelle des colonies. Dans ce contexte, l’isolation peut devenir un outil de transition écologique : non pour standardiser les pratiques, mais pour offrir une flexibilité mesurée dans des environnements de plus en plus instables.

À long terme, la durabilité apicole se construira moins par l’accumulation de solutions techniques que par une compréhension fine des dynamiques du vivant. Faire confiance aux processus d’autorégulation, observer les signaux du microclimat et ajuster les interventions au cas par cas constituent les fondements d’une approche évolutive et responsable. La ruche n’est pas un objet à maîtriser, mais un écosystème à accompagner : une alliance entre savoir scientifique, observation sensible et humilité écologique.

7. Conclusion – L’équilibre entre intervention et confiance

La question de l’isolation des ruches ne peut être tranchée en termes absolus. Elle illustre au contraire la tension permanente entre deux logiques complémentaires : l’intervention technique, destinée à compenser les contraintes immédiates de l’environnement, et la confiance dans la capacité naturelle des abeilles à s’autoréguler. Les travaux récents montrent que la colonie d’abeilles, en tant que superorganisme, dispose d’un arsenal physiologique et comportemental sophistiqué pour maintenir un équilibre thermique, hydrique et gazeux même dans des conditions extrêmes (Stabentheiner et al., 2021 ; Meikle & Weiss, 2025). Ce pouvoir d’autorégulation, fruit d’une longue évolution, constitue le fondement de la résilience apicole.

Les études favorables à l’isolation (St. Clair et al., 2022 ; Alburaki & Corona, 2021 ; Casado Sanz et al., 2024) confirment qu’une protection thermique bien conçue peut réduire la consommation énergétique et les pertes hivernales, surtout chez les petites colonies ou dans les régions très froides. Toutefois, les travaux de Mitchell (2023) et de Minaud et al. (2024) rappellent que cette amélioration apparente peut se retourner contre la colonie lorsqu’elle perturbe les cycles naturels de repos et de ventilation. Une isolation excessive risque d’altérer l’équilibre physiologique de la grappe, d’augmenter la mortalité printanière et de freiner la sélection naturelle des lignées les plus résistantes (Neumann & Blacquière, 2017).

La littérature récente plaide ainsi pour une approche contextuelle et évolutive : l’isolation ne devrait pas être envisagée comme une norme universelle, mais comme un outil modulable selon le climat, la force de la population, le type de ruche et les objectifs apicoles. Dans les climats froids, une isolation partielle et respirante peut soutenir la thermorégulation sans la contraindre. Dans les zones tempérées, la priorité devrait être donnée à la ventilation naturelle et à la sélection de lignées adaptées. Cette flexibilité rejoint les principes de l’« apiculture darwinienne », qui privilégie la diversité génétique et l’adaptation locale plutôt que la standardisation technique. En définitive, la première responsabilité de l’apiculteur n’est pas d’isoler la ruche, mais de fortifier la colonie. Des abeilles en bonne santé, nombreuses et cohérentes dans leur organisation, créent leur propre microclimat : leur vitalité vaut mieux que n’importe quelle solution technique.  

À long terme, le défi n’est pas de rendre la ruche étanche au froid, mais de renforcer la symbiose entre l’abeille, son habitat et le climat. L’isolation, dans cette perspective, doit être comprise non comme un bouclier, mais comme un dialogue : un ajustement subtil entre protection et liberté. Cultiver cette confiance dans la résilience du vivant, tout en accompagnant son adaptation, constitue sans doute la voie la plus prometteuse pour une apiculture durable, alignée sur les principes de la biologie évolutive et du respect des dynamiques naturelles.

Depuis près de cent millions d’années, les abeilles ont survécu aux glaciations, aux dérives climatiques et aux bouleversements de la Terre, en ajustant leur organisation collective sans autre aide que la leur. Notre espèce, apparue il y a à peine deux cent mille ans, ne représente qu’un instant dans cette longue histoire du vivant.

Se souvenir de cette antériorité, c’est comprendre que faire confiance aux abeilles, c’est aussi reconnaître la sagesse adaptative que des millions d’années d’évolution ont inscrite dans leur comportement. La durabilité véritable naît de cette confiance : celle qui relie l’humain à un vivant plus ancien et infiniment plus expérimenté.

8. Pratiques apicoles et recommandations opérationnelles

Avant toute mesure d’isolation, la priorité absolue de l’apiculteur doit être d’assurer la force et la santé des colonies avant l’hiver. Une population compacte, occupant au moins quatre à six cadres bien garnis d’abeilles, dispose d’une inertie thermique suffisante pour maintenir son microclimat et résister au froid. Des colonies faibles, même parfaitement isolées, restent vulnérables à la famine, aux maladies et au déséquilibre thermique. L’investissement principal doit donc porter sur la vitalité du cheptel : reines jeunes et fécondes, réserves suffisantes, contrôle raisonné du Varroa et absence de stress avant l’hivernage.

L’application pratique des connaissances sur la thermorégulation collective suppose ensuite une approche raisonnée de l’isolation, adaptée au climat, à la taille de la population et au cycle saisonnier. L’objectif général demeure de réduire les pertes hivernales et de limiter la consommation de miel sans perturber la thermorégulation naturelle du superorganisme.

Quand isoler ?

L’isolation externe se justifie principalement dans les régions où les températures descendent durablement en dessous de –10 °C ou lorsque les ruches sont exposées à des vents froids et persistants. Dans les zones tempérées, une isolation légère et respirante suffit, voire une simple protection contre le vent et les précipitations.

Matériaux recommandés

Les isolants naturels – laine de mouton, chanvre ou liège – offrent un excellent compromis entre isolation thermique et perméabilité à l’humidité, favorisant un bon équilibre hygrométrique et une respiration adéquate de la ruche (Casado Sanz et al., 2024). Ces matériaux, renouvelables et biodégradables, s’intègrent harmonieusement dans une apiculture durable, respectueuse de l’environnement et du bien-être des abeilles.  

Illustration 5: Les matériaux naturels sont à privilégier (https://backyardhive.com)

Les matériaux synthétiques, tels que le polystyrène ou le polyuréthane, présentent certes une efficacité thermique élevée, mais leur faible perméabilité peut entraîner une surchauffe, une condensation excessive et un stress physiologique pour les abeilles (Mitchell, 2023 ; Sonmez Oskay et al., 2025). De plus, certains produits issus de la construction – mousses plastiques, panneaux composites ou feuilles à base d’aluminium – peuvent libérer, sous l’effet de la chaleur, des composés volatils susceptibles d’altérer la communication chimique ou la microflore de la ruche. Leur fabrication et leur élimination soulèvent par ailleurs des enjeux de durabilité et de recyclage, contraires aux principes d’une apiculture écologique.

Une isolation soignée du couvre-cadres, réalisée avec des matériaux naturels et respirants tout en maintenant une ventilation efficace, constitue la pratique la plus équilibrée : la ruche doit « respirer ».

Isolation des petites colonies et des nuclei

Les petites populations possèdent une masse thermique réduite ; elles perdent la chaleur plus rapidement et bénéficient donc clairement d’une isolation renforcée. La stratégie consiste à réduire le volume à chauffer (partition chaude et cadres resserrés), à ajouter un isolant latéral et supérieur (laine, liège, feuille alu-bulles) et à maintenir une ventilation légère afin d’éviter condensation et moisissures. L’objectif est de soutenir la thermorégulation collective sans empêcher la baisse hivernale d’activité, nécessaire au repos des abeilles.

Favoriser le développement printanier

Au printemps, une isolation bien modulée peut accélérer la reprise du couvain. L’usage de partitions isolantes à haute performance (PIHP) autour du nid à couvain, dès la fin de l’hiver, favorise une température stable autour de 34 °C et une homogénéité du couvain. Ce dispositif soutient le développement des nourrices et la formation de nuclei d’élevage. Toutefois, l’isolation doit être retirée progressivement lorsque la température extérieure dépasse 15 °C, afin d’éviter un excès de chaleur et une stimulation prématurée de la ponte pouvant mener à une fièvre d’essaimage.

Risques d’une is eolation tropfficace

Une ruche « trop chaude » maintient une activité hivernale prolongée : absence d’arrêt de ponte, consommation excessive de réserves, reproduction continue du Varroa destructor et fatigue prématurée des abeilles d’hiver. Ces effets recoupent les observations de Minaud et al. (2024), qui associent des températures internes élevées à une mortalité printanière accrue. La recommandation centrale reste donc de viser un équilibre : favoriser un repos hivernal complet plutôt qu’un confort artificiel permanent.

Nourrissement hivernal

L’apport de candi peut être utile en cas de risque de famine, notamment lors des retours de froid en fin d’hiver. Il doit toutefois être réservé aux cas avérés de besoin et non pratiqué systématiquement. Le sirop liquide, trop stimulant, est à éviter. Un nourrissement excessif comporte plusieurs risques :

  1. sélection involontaire de populations dépendantes de l’homme ;
  2. affaiblissement de la sélection naturelle des lignées adaptées au climat local ;
  3. transmission d’une génétique « assistée » moins durable à long terme (Neumann & Blacquière, 2017).

Synthèse des recommandations

Objectif Stratégie recommandée Risques en cas de mauvaise application
Réduire les pertes hivernales Isolation partielle et respirante si en dessous de –10 °C Surchauffe, humidité, prolifération de Varroa

Soutenir les petites colonies

Volume réduit + isolation douce Condensation si ruche trop étanche
Favoriser le redémarrage printanier PIHP modulables autour du couvain Ponte précoce, déséquilibre énergétique
Prévenir la famine Apport de candi si besoin réel Sélection de populations dépendantes

 

L’isolation n’est pas un remède universel : elle complète la thermorégulation naturelle sans la remplacer. La priorité doit rester la santé et la force de la population, la diversité génétique et la confiance dans la résilience du superorganisme. Observer, adapter, moduler – jamais standardiser.

 

Bibliographie

Alburaki, M., & Corona, M. (2021). Polyurethane honey bee hives provide better winter insulation than wooden hives. Journal of Apicultural Research, 60(5), 710–718. https://doi.org/10.1080/00218839.2021.1999578

Bahreini, R., & Currie, R. W. (2015). The potential of bee-generated carbon dioxide for control of Varroa mite (Mesostigmata: Varroidae) in indoor overwintering honey bee colonies. Journal of Economic Entomology, 108(5), 2153–2167. https://doi.org/10.1093/jee/tov202

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Auteur
Serge Imboden et Claude Pfefferlé
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