La collecte de l’eau et de son stockage
Objectif et dispositif expérimental
Cette étude analyse comment une colonie d’abeilles mellifères régule sa soif collective lorsque le nid à couvain subit une hyperthermie. Les auteurs ont travaillé sur deux colonies installées en ruche d’observation, avec une source d’eau contrôlée, et ont combiné plusieurs essais : chauffage artificiel du nid à couvain, retrait temporaire de l’eau, puis remise à disposition de cette eau.
Les chercheurs ont suivi simultanément la température du nid à couvain, l’intensité de la ventilation, la formation d’une barbe d’abeilles à l’entrée, le niveau de soif de la colonie, le nombre de porteuses d’eau actives et les quantités d’eau récoltées. Ils ont aussi observé le comportement des porteuses d’eau dans la ruche et analysé la teneur en sucre des liquides présents dans le jabot des abeilles et dans certaines cellules des rayons.
Résultats principaux
Le résultat central est net : l’eau est indispensable au refroidissement efficace du nid à couvain par évaporation (preuve empirique forte). Quand les colonies surchauffées pouvaient encore récolter de l’eau, elles parvenaient à stabiliser ou à faire redescendre la température du couvain. En revanche, dès que la source d’eau était retirée, la température remontait rapidement à des niveaux critiques, malgré une ventilation soutenue et une barbe d’abeilles toujours présente.
L’étude montre aussi que les colonies n’ont qu’une réserve hydrique limitée (preuve empirique forte). Lors d’une surchauffe, la ventilation et l’évacuation partielle de la ruche augmentent presque immédiatement, tandis que la soif de la colonie et la récolte d’eau montent plus progressivement. Ce décalage suggère l’existence d’un petit tampon interne de liquides, suffisant pour absorber une hausse brutale de la demande pendant un court laps de temps, mais insuffisant si l’accès à l’eau externe est interrompu.
Quand l’eau redevient disponible après une privation, la collecte augmente fortement. Les porteuses d’eau reprennent immédiatement le travail, et la température du nid à couvain baisse à nouveau, ce qui confirme le rôle décisif de l’apport d’eau dans la thermorégulation de la colonie.
Comment les porteuses d’eau sont activées
L’étude indique que les porteuses d’eau ne semblent pas être activées directement par la chaleur du nid à couvain, mais par des signaux sociaux et probablement physiologiques (preuve empirique forte pour le signal social, interprétation plus prudente pour le mécanisme physiologique). Lorsque la colonie manque d’eau, les abeilles qui avaient déjà exercé cette fonction sont beaucoup plus souvent sollicitées par leurs congénères pour du liquide. Cette hausse des demandes précède ou accompagne la reprise de leur activité de récolte.
Les auteurs avancent qu’un deuxième mécanisme pourrait intervenir : une soif individuelle accrue chez les porteuses d’eau après qu’elles ont redistribué le liquide contenu dans leur jabot. Ce point reste toutefois ouvert, car l’étude ne tranche pas définitivement entre l’effet des sollicitations sociales et celui d’un signal physiologique interne. L’évaluation globale est donc la suivante : rôle des interactions sociales fortement soutenu par les observations expérimentales ; rôle exact de la soif individuelle encore indéterminé.
Une fois l’eau rapportée à la ruche, l’intensité des interactions lors du déchargement fournit aussi une information fiable sur le besoin de la colonie : si l’eau est rapidement acceptée, la demande est forte ; si les refus se multiplient, l’activité de collecte peut cesser. L’article complète ainsi le tableau classique de la régulation sociale de la récolte d’eau chez l’abeille.
Stockage temporaire de l’eau et portée de l’étude
Les résultats montrent enfin que la colonie peut stocker temporairement de l’eau, ou des solutions très diluées, à deux endroits : dans le jabot de certaines abeilles et dans des cellules des rayons (preuve empirique forte). Après un stress thermique, les porteuses d’eau présentent plus souvent un contenu de jabot très dilué que les autres abeilles. Dans les situations les plus extrêmes, une partie plus large de la colonie semble aussi participer à ce stockage.
Les auteurs ont également trouvé, après surchauffe, des cellules contenant des liquides à faible teneur en sucre dans la zone du couvain. Ce stockage dans les rayons paraît surtout transitoire : il n’est plus observé le lendemain matin. Les données suggèrent donc que la réserve d’eau la plus robuste est probablement portée par les abeilles elles-mêmes, tandis que les rayons servent de tampon très temporaire.
En synthèse, l’article montre qu’une colonie d’abeilles répond à la soif collective par une coordination fine entre ventilation, évacuation partielle, activation sociale des porteuses d’eau et stockage temporaire de liquides. La conclusion la plus solide est que l’accès rapide à une source d’eau est une condition essentielle pour protéger le couvain lors des épisodes de chaleur. La question qui reste ouverte est la part exacte des signaux physiologiques individuels dans le déclenchement du travail de récolte d’eau.
Référence source : Ostwald, M. M., Smith, M. L., & Seeley, T. D. (2016). The behavioral regulation of thirst, water collection and water storage in honey bee colonies. Journal of Experimental Biology, 219, 2156–2165. https://doi.org/10.1242/jeb.139824
Voir aussi :
- Quelle eau pour nos abeilles ?
- Aide-mémoire : 1.6.3 Hyperthermie
- L'infestation par les acariens Varroa a un impact sur la thermorégulation des colonies d'abeilles
- Comportements des abeilles au sein de la ruche : informations issues d'une analyse vidéo à long terme
- Observations au trou de vol


