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La fausse teigne

Cauchemar pour les uns, opportunité pour d’autres, incroyable espoir pour les visionnaires, la fausse teigne est un insecte qui interpelle tous ceux qui s’intéressent à son évolution et à sa parfaite adaptation à la ruche et à son superorganisme. Il y a donc trois façons de voir la fausse teigne : l’apiculteur redoute les ravages occasionnés dans ses ruches ; l’entomologiste est émerveillé par le rôle de fossoyeur joué par l’insecte ; les chercheurs se penchent sur sa faculté très écologique de digérer le si polluant plastique. Qu’est donc que ce curieux papillon ?

La fausse teigne

Fausse teigne adulte (Galleria mellonella) : papillon de nuit

 

Galleria mellonella est aussi appelée «gallérie» dans certaines régions de France, «fausse teigne», ou encore «fausse teigne de la cire». On parle souvent de «teignes», englobant ainsi la fausse teigne (grande) due à Galleria mellonella et la petite teigne due à Achroia grisella.

La (grande) fausse teigne (Galleria mellonella) est une des espèces des lépidoptères de la famille des Pyralidae vivant dans toute l’Europe et dont la larve est appelée chenille alors que la nymphe est nommée chrysalide. Ce papillon de nuit, volant de mai à octobre, a une envergure de 30 à 40 mm.

 

La petite fausse teigne (Achroia grisella) mesure environ la moitié de la première. Sa petite taille la rend difficile à repérer, mais les dégâts occasionnés dans la ruche sont identiques à ceux de Galleria mellonella.  

Achroia grisella adulte (petite teigne)

 

La fausse teigne est un ravageur redoutable strictement spécifique des ruches. Elle s’est spécialisée au cours de l’évolution et il lui est désormais impossible de se développer hors des ruches. A tel point qu’on trouve pratiquement toujours un certain nombre de chenilles de la fausse-teigne dans le couvain operculé de toutes les ruches, des plus fortes aux plus faibles…

Les 4 stades de développement de la fausse teigne : l’œuf, la chenille, la pupe ou chrysalide et le papillon.

Après la fécondation qui a lieu lors d’un vol nuptial nocturne en forêt, proche du rucher, la femelle adulte est attirée par l’odeur de la colonie et pénètre dans la ruche grâce à la rapidité de son déplacement, une fois qu’elle s’est posée au trou de vol.

 

Tous les apiculteurs ont remarqué sa course saccadée, changeant constamment de direction et alternée par de courts vols dans toutes les directions lorsqu’ils essayent de l’écraser sur un cadre. L’imago n’est pas particulièrement pourchassé par les ouvrières, car il sécrète des phéromones simulant la présence d’une reine. L’adaptation de Galleria melonella par un olfacto-mimétisme élaboré, est parfaite à tous les stades…  

Cycle biologique de la fausse teigne d’après S. Boucher

 

Une fois introduite dans la ruche, la femelle fécondée, va commencer à pondre entre 300 et 1'000 œufs blanchâtres, d’une taille de 0.1 mm, regroupés en grappes. De très petites chenilles vont émerger de ces œufs, en 5-15 jours si la température dépasse ~9°C. En fonction des conditions thermiques, les œufs ou les chenilles au stade prénymphal peuvent soit hiverner plusieurs semaines ou plusieurs mois, soit se nymphoser et donner des papillons en quelques jours. Les femelles adultes seront fécondées par les mâles hors de la ruche et le cycle peut recommencer.

L’imago (papillon adulte) ne se nourrit pas et ses mandibules sont réduites à l’état d’ébauche. La phase d’insecte adulte est très courte (~2 semaines) et uniquement destinée à la fécondation puis à la reproduction par une ponte intensive.

 

Si le papillon adulte ne se nourrit pas, il en va tout autrement de la chenille dont la voracité interpelle le biologiste. Grâce à ses mandibules acérées, la larve dévore tout ce qu’elle trouve sur son passage : résidus au fond des alvéoles de couvain, pollen, cire, miel, larves, bois, polystyrène des ruchettes de fécondation… La rapide croissance de la chenille lui permet d’atteindre une taille de plusieurs cm, en doublant son poids chaque jour pendant les 10 premiers jours après l’éclosion !  

Ponte de centaines d’œufs regroupés en grappe

Cette incroyable vitesse de croissance explique que la fausse teigne peut anéantir en 10 à 15 jours l’ensemble des rayons d’une ruche affaiblie.

L’imago (papillon adulte) ne se nourrit pas et ses mandibules sont réduites à l’état d’ébauche. La phase d’insecte adulte est très courte (~2 semaines) et uniquement destinée à la fécondation puis à la reproduction par une ponte intensive.

 

Chenille de grande taille, peu avant la phase de la métamorphose

 

Si les ouvrières ne s’attaquent que peu ou pas à l’insecte adulte qui émet des phéromones semblables à celles d’une reine, les chenilles, en revanche, sont l’objet d’agressions vigoureuses et de mise à mort par de multiples morsures-piqûres. Les jeunes chenilles se concentrent sur le couvain élevé à 34°C, car elles y sont attirées par thermotropisme.

Elles se protègent en creusant des sillons à la profondeur des alvéoles, sous la nourriture (gelée royale puis mélange miel/pollen) destinée au couvain d’ouvrières/mâles. Une fois l’alvéole operculé, elles sont totalement à l’abri et peuvent festoyer en toute tranquillité.

Elles vont dévorer la nourriture du couvain, la cire, les résidus des cocons qui restent au fond des alvéoles après la naissance de plusieurs générations d’abeilles et le couvain lui-même. C’est ce qui explique la présence du « couvain chauve » en ligne, l’opercule faisant défaut et laissant apparaître la tête de la larve dont le corps est en partie dévoré en profondeur.

 

La chenille creuse un réseau de galeries pour trouver sa nourriture. Elle tapisse ces tunnels avec de la soie qui lui sert de protection contre la chasse des ouvrières. Les alvéoles défoncés sont irréparables et le cadre tout entier finit par être irrécupérable. La larve passe alors aux cadres voisins en établissant des ponts soyeux qui entravent le passage des abeilles.  

«Couvain chauve» formant des lignes droites

 

Si elle a le choix, la chenille se fixera plutôt sur un cadre de couvain garni de pains de pollen. Sinon, n’importe quel rayon de cire fera son affaire. Pour son développement, la fausse teigne peut s’installer aussi bien dans des ruches peuplées, que sur des cadres stockés pour l’hiver (cadres de hausse après extraction ou cadres de corps chargés de réserves de nourriture). Lorsque les conditions (température, humidité, lumière…) ne sont pas réunies pour leur bon développement, les œufs ou les larves sont capables de retarder leur évolution durant plusieurs semaines. Ceci explique qu’un cadre sorti d’une ruche puisse paraître à première vue indemne de fausse teigne. En réalité, s’il contient (et il contient presque toujours) ne serait-ce que quelques œufs, ceux-ci peuvent éclore plusieurs semaines après le stockage du cadre et contaminer tous les cadres voisins pendant la mauvaise saison.

 

La teigne laisse sur son passage une grande quantité d’excréments, sous forme de petits bâtonnets noirs striés, par exemple sur les tiroirs à varroas et sur les cadres, ce qui trahit sa présence dans la ruche.  

Réseau de galeries tapissées de soie protectrice

 

Lorsque les chenilles ont atteint leur taille maximum, au stade prénymphal, environ 15 jours après l’éclosion de l’œuf, elles sont moins dépendantes de la température et quittent le nid à couvain. Les abeilles redoublent alors d’agressivité et massacrent bon nombre de ces grosses chenilles moins agiles.

Celles qui en réchappent tissent des cocons de soie allongés, très solides et fixés dans des rainures, des recoins ou des fissures, alignés souvent côte à côte, parfois sous le tiroir ou même dans le sol, au pied de la ruche. La chrysalide se métamorphose finalement en imago avec plus ou moins de rapidité (1-9 semaines), en fonction des conditions climatologiques et de température. La fausse teigne ne se contente pas de dévorer tout ce qui lui tombe sous les mandibules. Elle peut également propager des maladies très contagieuses et très graves, comme la loque américaine, à tout un rucher. Une ruche affaiblie par la fausse teigne est très souvent pillée par les ouvrières des colonies alentour. La transmission de maladies contagieuses par le pillage et la dérive pose alors un véritable problème sanitaire apicole.

 

Les chenilles ont ravagé tout un cadre avant la phase de métamorphose des chrysalides à l’abri de leurs cocons de soie

 

L’entomologiste considère que la fausse teigne est un insecte nettoyeur ou fossoyeur des ruches moribondes ou abandonnées. En effet, si une colonie populeuse se défend avec efficacité contre la fausse teigne, ce n’est pas le cas d’une colonie affaiblie pour quelque raison. Les recoins de la ruche peu ou non visités par les ouvrières font le bonheur des fausses teignes. Rapidement, les cadres abandonnés sont nettoyés jusqu’aux fils métalliques. Si un essaim quitte la colonie souche et n’est pas récupéré par l’apiculteur, il va bâtir ses rayons dans la nature et retourner à l’état sauvage en tant que colonie férale. Cette colonie ne bénéficiera pas des traitements contre le varroa et va disparaître dans les 2 ans. Ce qui laisse largement le temps à la fausse teigne de parasiter les rayons et de les détruire intégralement lorsque la colonie déclinera. Ainsi la fausse teigne, par une remarquable adaptation au fil de l’évolution, est devenue un peu l’éboueuse des ruches. A ce titre elle sanctionne toute erreur commise par l’apiculteur peu consciencieux ou peu présent à son rucher.

 

 

En 2017, une équipe internationale de chercheurs a publié dans la revue scientifique Current Biology que la chenille de la fausse teigne pouvait également dégrader le polyéthylène (production annuelle 100 millions de tonnes soit la 1/2 de tous les emballages plastiques produits en 2019) grâce aux propriétés catalytiques de ses protéines digestives. Au cours de son évolution et de son adaptation, la fausse teigne a développé une étonnante capacité à digérer la cire, dont les composants chimiques sont des hydrocarbures, proches de la structure du plastique. Cette propriété de pouvoir consommer le plastique ouvre une nouvelle voie de la recherche scientifique concernant la biodégradation de l'accumulation préoccupante des déchets de matière plastique notamment dans les océans.

 

La fausse teigne épaule ainsi la bactérie Flavobacterium sp. KI72 (mangeuse de nylon), Ideonella sakaiensis, bactérie aérobie découverte en 2016 et qui permet la dégradation du PET, Pestalotiopsis microspora qui est une espèce de champignon capable de décomposer le polyuréthane et Ténébrion meunier (Tenebrio molitor) qui est un insecte coléoptère friand de farines de céréales et dont la larve est capable de manger le polystyrène expansé...  

Polyéthylène…

Et maintenant, au plan pratique, que faire pour éviter la fausse teigne en apiculture ?

Concernant la ruche :

  • Comme l’abeille est un ennemi efficace contre les chenilles, l’apiculteur doit élever des colonies particulièrement fortes dont les ouvrières occupent tout l’espace disponible dans la ruche. Prêter une attention toute particulière aux ruchettes de fécondation et aux nuclei qu’il faut nourrir régulièrement.
  • Ne jamais laisser des rayons ou de la cire dans une ruche inhabitée, car des œufs (toujours) présents pourront éclore dès que les conditions de température seront favorables.
  • Nettoyer les couvre-cadres et les barrettes supérieures des cadres (présence d’une rainure pour le passage des fils métalliques).
  • Nettoyer régulièrement les tiroirs à varroas et éliminer les chenilles qui s’y trouvent ; contrôler également le fond grillagé, notamment ses bords, où les pupes viennent fréquemment se loger. Écraser tous les papillons qui volent aux alentours.
  • Renouveler régulièrement les cires des cadres, car la fausse teigne est attirée par les résidus présents au fond des alvéoles après plusieurs cycles de couvain. Après 3 ans de bons services, un cadre sera certainement noirci et parfois déformé par des constructions à mâles.
  • Fondre rapidement ces vieux rayons, surtout s’ils contiennent du pollen, et ceux, même plus récents, qui sont largement infestés.
  • En cas d’invasion massive, il faut détruire les œufs présents dans le bois, soit à la flamme du chalumeau, soit par soufrage, soit par congélation (-20 degrés pendant plusieurs heures).

 

Hivernage des hausses

 

Concernant les cadres stockés :

  • Trier les cadres en ne séparant les vieux cadres à risque des cadres fraîchement bâtis et n’ayant pas abrité de ponte ni servi de réserve de nourriture (pollen).  
  • Examiner soigneusement les cadres de hausse et enlever minutieusement le pollen que les abeilles auraient maladroitement emmagasiné dans certains alvéoles.
  • Un traitement des cadres de corps ou de hausse par une congélation à -20°C pendant 48 heures permet de supprimer tous les stades de la fausse teigne (œufs, chenilles, chrysalide, imago).
  • Stocker les cadres empilés en colonnes, dans des endroits frais, clairs et ventilés qui présentent des conditions très négatives pour le développement des chenilles. Les cadres de corps sont plus compliqués à stocker en « cheminée ». On peut les garder dans des caisses ou des armoires hermétiques après passage au congélateur.
  • Un traitement par la chaleur à 46 degrés est également efficace, mais le risque de fonte de la cire est un obstacle pour les cadres gaufrés ou bâtis.
  • Un traitement biologique par pulvérisation du Bacillus thuringiensis sur les cadres est également envisageable. Il faut respecter strictement la date de péremption, car cette bactérie Gram+ aux propriétés insecticides a une durée de vie limitée. Son action contre les chenilles s’étend sur plusieurs mois. Les effets secondaires de ce traitement ont été peu analysés chez l’apiculteur et son éventuel impact sur l’écosystème mal décrit actuellement. En raison d'un durcissement des conditions d'autorisation des biocides, la vente de Mellonex a été suspendue en septembre 2014. La réintroduction du produit est en cours…
  • Le traitement chimique par vaporisation de l’acide acétique (100 ml pour 50 l de volume de stockage) ou d’acide formique (40 ml à 85 %/50 l) s’applique au-dessus des « cheminées » de stockage des cadres. L’inhalation des vapeurs de ces produits peut engendrer de graves intoxications du système pulmonaire et nécessite le port d’un masque. Par ailleurs ces traitements doivent être appliqués à plusieurs reprises pour une efficacité optimale. La naphtaline (paradichlorobenzène) et le soufre sont à proscrire complètement, que ce soit pour les cadres de corps que pour ceux des hausses. Le soufre est habituellement réservé à l’élimination des colonies.

 

► Lire ausssi:

Aide mémoire "Fausse teigne"

Article: Protection des cadres contre la teigne

 

 

 

Bibliographie

 https://www.2imanagement.ch/fr/divers/liens/wwwapisavoirch/la-fausse-teigne-et-ses-ravages-

 https://www.apiservices.biz/fr/articles/87-le-pas-a-pas-la-fausse-teigne-ou-papillon-de-la-ruche

 https://www.agrireseau.net/apiculture/documents/PR%C3%89DATEURS.pdf

 http://gdsa27.free.fr/spip.php?article104

 http://rucherecole68.thann.free.fr/Echo/themes/la_fausse_teigne.pdf

 https://fr.wikipedia.org/wiki/Bacillus_thuringiensis

 https://fr.wikipedia.org/wiki/Poly%C3%A9thyl%C3%A8ne

 Maurice Mathis, Vie et mœurs des abeilles, chapitre XII : « La Fausse-Teigne et ses Ravages, Payot, Paris, 1951 (OCLC 6456072).

 Samuel Boucher, Maladies des abeilles 2016, Éditions France Agricole, pp 140-147                          

 Nathaniel Herzberg, « Une chenille dévoreuse de plastique fait rêver les scientifiques », le Monde,‎ 26 avril 2017

 

 

Author:Claude Pfefferlé & Isabella Moretti
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